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1
HISTOIRE
D U PE T I T
JEHAN DE SAINTRÉ
ET DX KA DAME
DES BELLES-COUSINES.
1
r
^- <-..#
HISTOIRE
Jn ' DU PETIT
JEHAN DE SAINTRÉ
ET DE LA DAME
DES BELLES-COUSINES:
Extraite de la vieille Chronique de ce nom ^ '^'''
Par M. DE T R E s s A N. -
Édition ornée de figures en taille douce dessinées
par M. M o RE A U le jeune.
A PARIS,
DE L'IMPRIMERIE pE DIDOT JEUNE.
1791.
>^
AVANT-PROPOS.
V^uoiQU*iL paraisse , par le
commencement de ce roman , qu'il
ait été composé sous le roi Jean ,
les plus fortes raisons nous portent
a croire qu'il ne peut l'ayoir été que
sous Charles VI.
La première ^ c'est que dans le
chapitre i8 , la dame des belles-
Cousines appelle ses beaux-oncles,
les ducs d'Anjou , de Berry , de
Bourgogne ; et que la reine ré-
gnante l'appelle belle-Cousine , au
lieu de l'appeler belle-nièce.
Secondement ; on voit cités daps
2 A V A N T-P R O P O S.
le Toman , plusieurs grands person-
nages connus pour avoir vécu sous
Charles VI.
Troisièmement , l'histoire singu-
lière , et tout au moins très-gail-
larde du Petit Jthan de Saintrê ,
se rapporte très-peu au ton des ver-
tus épurées de Bonne de Luxem-
bourg , fille du roi de Bohême (i) ^
ainsi qu'à la, noblesse et à la modes-
tie qui régnaient dans sa cour. Ce
■■II» '■ ....l. M .l )■ I I ■ I ■ ■ .
■ (i) Le roi de Boliéme, beau-përe du roi
Jean , étant devenu aveugle , ce brave et gé-
néreux vieillard dit à deux de ses Chevaliers,
la veille de la bataille de. . . Eh^ chiers amis^
ne me procureni-vous pas le bonheur de férir en»
êçrè un coup de lance qu de branc £ acier? —
AVANT-PROPOS. 3
roman bous paraît bien plutôt avoir
été composé pour amuser , et pour
plaire à la trop célèbre Isabeau de
Bavière , qui fut également extrême
dans ses aventures et dans ses for-
faits.
On pourrait présumer que la
dame des belles - Cousines est une
des deux filles de Charles le Mau-
vais , roi de Navarre , gendre du
roi Jean ; ce qui se rapporte au titre
^— ^m™»— — »»"^— "«^— — •^•— ^•«■"•^""^"^"'^""•""""""""^"■■■^
Oui-dà , Sirt , dirent-ils. Sitôt ils enrenirent
leurs chevaux avec U sien ; etU lendemain Us
trois donnèrent au plus fort de la bataille > et
furent trouvés , après , tous les trois tués, unis
encore ensemble, ( HisL de France par Frois-
.<ard.)
4 AVANT-PROPOS.
qu'elle prend de nièce de Philippe
le Hardi , duc de Bourgogne, frère?
de sa mère , fils du roi Jean , et chef
de la maison de Bourgogne qui s'é-
teignit à la mort de Charles le Té-
méraire, et qui tomba dans la mai-
son d'Autriche , par le mariage de
Marie de Bourgogne avec Maxi-
milien , archiduc d'Autriche , de la-
quelle l'auguste impératrice Marie-
Thérèse était l'unique et dernière
descendante en droite lîgnç.
HISTOIRE '
E T
PLAISANTE CHRONIQUE
DU PETIT
JEHAN DE SAINTRÊ
ET DB LÀ DAMK
DES BELLES-COUSINES *.
JL A cour du roî Jean était une des
plus brillantes de FEurope , non-
seulement par la puissance du sou-
verain d'une grande monarchie ,
* Ce nom vient sans doute de ce que cette
dame de la maison «t branche ro^rale , était
traitée de belle-Cousine par la reine et les
dames filles de France , qui étaient , sous
Charles Y I , assez nombreuses.
• t •
6 LE PETIT
mah aussi par la splendeur et la
dignité que l'élévation de l'ame de
ce roi , si digne chevalier , et les
vertus aimables de Bonne de Lu-
xembourg son épouse , y mainte-
naient. Jamais l'esprit de la che-
valerie ne remplit mieux que dans
ce temps ce que les principes sévè-
res de valeur et de loyauté exigent
d'un vrai chevalier ; jamais l'amour
(si quelquefois il eut. accès dans
cette cour ) ne s'enveloppa plus
exactement du voile de la décence
et du mystère.
Le seigneurie Pouilly y l'un des
plus puissans et des plus renommés
chevaliers de la Touraine , avait
amené le jeune damoisel Jehan de
Saintré à sa suite , daiîs un voyage
JEHAN DE SAINTRÉ. 7
qu'il avait fait à Paris , pour rendre
hommage à son souverain. Le sel*
gneur de Saintré , son voisin , son
égal et son ami , lui avait confié son
fils unique. L'usage de ce temps
était que les plus grands seigneurs ^
se défiant de l'éducation domesti**
que dans leurs châteaux, et même
un peu de la tendresse et de la
faiblesse paternelles , envoyassent
leurs enfans aux chevaliers de leurs
parens et de leurs amis qu'ils esti-
maient le plus y pour leur procurer,
par leurs conseils , par leur exem-
ple et par leurs secours , la véri*
table , la dernière éducation qu'on
appelait bonne nourriture^ et c'était
un honneur signalé qu'un père de
Camille faisait à celui de ses pareils
8 LE PETIT
quHl avait choisi pour la faire re«
ceyoir k son fils.
J^e jeune Saintré plut aux enfans
d'honneur de la cour , qu*il surpas-
sait tous en adresse et en agilité y
sans leur faire jamais sentir une su-
périorité qui blesse dans tous les
âges : il réussit sans peine à s'en
faire aimer. Il plut également aux
TÎeux seigneurs par son respect, et
son attention à les écouter. Le roi
lui-même l'ayant remarqué parmi
r
les enfans de son âge , un jour que^
domptant un cheval fougueux , il
donnait déjà des preuves de son
adresse et de son intrépidité, il le
demanda au seigneur de Pouilly ^
pour le faire élever parmi les en-
fans d'honneur et les pages de s«
JEHAN DE SAINTr£. 9
maison. Quoique Saintré n'eût en-
core que treize ans , son service de-
vint bientôt assez agréable pour
que le roi le choisît entre ses com-
pagnons pour le suivre à la chasse ,
et pour augmenter le petit nombre
de ceux qui le servaient à table , au
banquet royal (i).
. Une des princesses dont le droit,
par la naissance , était de faire por«
ter son cadenas par ses officiers , et
( c) Le banquet royal n*est composé que des
cnfaos de France, et des princesses leurs épou-
ses. Les£Iset les dames de Francey mangent
de droit. Quelquefois le roi conserve cet hon-
neur à ceux qui ne sont que petits-fils de
France, comme il fut conserva à Philippe duc
d'Orléans , depuis régent du royaume , mais
par une grâce personnelle à son mariage av«c
mademoiselle de Nantes.
XO LIE, PETIT
de manger à la table du banquet
royal , ne manquait presque jamais
de s'y trouver : chère à la reine ,
agréable à ses égales , elle parait
le banquet^ par les charmes de sa
figure;. elle en était Tame par les,
agrémens de son esprit.
Cette dame , que l'auteur , par
une juste et forte raison , ne désigne
que par le nom de la' dame des
foelles-Cousines , était dans la fleut
de son âge., et veuve d'un grand
prince dont les années avaient été
le moindre défaut. Elle ne pouvait
Je regretter ; et il paraissait natu-
rel que , jeune et belle , elle pensât
à un second hyménée. Mais , sa-
chant trop bien que les mariages
des personnes de son rang sont des
J£HAN DE SAINTRÉ. II
actea de politique, et ne font pas
naître le bonheur, elle avait fait
le serment secret de conserver tou-
jours son état heureux et sa liberté.
La dame desbelles-Cousines était
née vive et sensible , mais elle l'i^
gnorait encore. Un vieux époux,
chagrin et grondeur , avec lequel
elle n'avait vécu qu'un an , n'avait
eu ni le teînps ni le don de le lui
apprendre. L'auguste veuve ne s'oc-
cupait que de la considération que
lui donnait son nouvel état , de la
douce liberté dont elle jouirait
toute sa vie. Née généreuse et bien-
faisante , elle se formait une idée
délicieuse des libéralités et des bien-
faits que ses richesses immenses lut
permettaient de répandre. On croi-
la LE PETIT
ra sans peine , qu'elle était adorée
de ses dames de compagnie. Dame
Jehanne , dame Catherine et dame
Ysafoelle ne la quittaient presque
jamais. Si son rang la forçait à gar-
der en public avec elles l'air de la
simple 'politesse et celui de la di-
gnité , elle aimait à les faire jouir
en particulier de tous les charmes
de son esprit , et d'une douOe éga-
lité dont elle savait se rapprocher
en cherchant à leur plaire, comme
à des amies qui contribuaient à sa
félicité ; mais elle n'avait encore
besoin ni de leurs conseils, ni de
leur discrétion. Quoique solidement
instruite , et quoiqu'elle sût tout ce
qu'une j'eune princesse peut ap-
prendre d'une pieuse éducation ,
la
JEHAN DE SAXNTRÉ. l3
la dame des belles-Cousines ^avaît
une imagination vive , et toute la
gaieté des personnes de son âge :
elle cherchait à s'amuser ; elle ne
goûtait point les farces grossières
et les spectacles ridicules de ce
temps. Un de ses amusemens favo-
ris était d'aller sur un balcon , d'où
l'on voyait dans un vaste préau les
exercices de toute espèce dont on
occupait une jeunesse brillante , ap*
pelée par la naissance aux honneurs
de la chevalerie.
Le petit Jehan de Saintré s'y dis*»
tinguait parmi ses compagnons ,
par son adresse , sa force et son agi-
lité. Sa taille n'était pas élevée ; mais
elle était svelte , pleine de grâces ^
et très-nerveuse pour son âge;.
a*
14 LE PETIT
Dès que le jeune Saintré aperce-
vait la dame des belles-Cousines sur
le balcon , le désir de se distinguera
ses yeux lui donnait une supériorité
nouvelle sur ceux qui lui disputaient
le prix. La jeune princesse le remar-
quait , se plaisait à l'encourager ; et
lorsqu'elle le voyait empressé à la
servir à la table royale , elle lui
remettait son assiette couverte de
confitures de toutes espèce, et lui
disait quelques mots de bonté qui le
faisaient rougir et baisser les yeux.
Ces yeux-là étaient bien beaux et
bien toucbans ; mais ce n'était en-
core que ceux d'un enfant de qua-
torze ans : une étincelle du flam-
beau de l'amour leur était néces-
saire pour les rendre plus brillans
JEHAN DE SAINTRÉ. l5
et plus dangereux. Ils ae tardèrent
pas à s'animer , sans qu'il pût s'en
.douter lui-même. C'est ainsi qu'il
passa à la cour les deux premières
années de son service et de ses exer-
cices militaires. Les écuyers du roi ,
les gouverneurs des pages faisaient
également son éloge. Attentif k
leurs différentes leçons * il leur
prouvait sans cesse son émulation ,
la noblesse et l'élévation de son
urne y et sur-tout sa modestie. Ils
Je proposaient pour exemple à ses
compagnons , qui , subjugués par
ses agrémens et sa courtoisie , l'en-
tendaient louer sans envie. Ces
mêmes écuyers, en rendant compte
au roi des progrès des jeunes gen-
tilshommes confiés à leurs soins , se
r
I
l6 LE PETIT
faisaient honneur des talens et des
dispositions du jeune Saintré. Ce
prince écoutait avec intérêt les
louanges données au page qu'il s'é-
tait choisi lui-même 5 il les ré{)é-
tait dans sa famille , et la dame des
belles-Cousines éprouvait déjà la
plus douce émotion en les écoutant.
Plus attentive que jamais à se trou-
ver au balcon à l'heure des exerci-
ces , elle n'avait jamais songé k
réfléchir au motif secret qui l'y con-
duisait , quoiqu'en y arrivant ses
yeux se fixassent d'abord sur le
jeune Saintré. Elle faisait remar-
quer ce jeune homme à ses dames
favorites : s'il disputait le prix de
la course , elle le comparait au léger
Hippomène. Si , se servant d'armes
JEHAlf DE SAINTRÉ. IJ
courtoises , il apprenait à se ser-
TÎr des plus meurtrières dans les
combats , il lui représentait le jeune
Achille instruit par le centaure
Chiron : cependant elle ne prenait
encore que pour une douce sympa*
thie Tintérêt vif qui l'attachait à
ses succès.
Le jeune Saîntré approchait de
l'âge de seize ans. Les hommes com-
mençaient à distinguer sur son front
et dans ses yeux la noblesse et l'au-
dace dont son ame était animée ;
les femmes n*y trouvaient encore
que de la douceur et de l'indiffé-
rence. Cependant il n'avait jamais
montré tant d'activité , tant d a-
dresse à les servir : on le voyait au
banquet royal voler au moindre
• • •
l8 LE PETIT
signe des princesses. Ses soins
adroits et prévenons furent souvent
remarqués et applaudis par lareine^
mais personne ne s'aperçut que ,
s'attachant principalement à servir
la dame des belles - Cousines , il
retournait promptement derrière
elle, dès qu'un autre service l'en
avait écarté. Un jour que la cha-
leur du soleil rendait l'air étouf-
fant , les dames ne purent s'empê-
cher d'entr'ouvrir leurs collets -
montés , et d'écarter des gazes qui
redoublaient une chaleur impor-
tune. Saintré , placé derrière le
tabouret de la dame des belles- Cou*
sines , ne put voir sans émotion et
sans pQusser un soupir , de nouveaux
charmes qu'il admirait pour la pre-
;ïehan de saintré. 19
nûère fois. La princesse se retour-
nant dans ce moment , s'aperçut
de son trouble et du feu qui bril-
lait dans ses yeux. Son premier
mouvement fut de sourire en re-
gardant Saintré , qui rougit , et qui ,
pour cacher son désordre , laissa
tomber son assiette et s'éloigna.
La princesse , émue de l'agitation
qu'elle avait surprise , allait peut-
^tre porter un regard dans son
cœur J mais les ris de la reine et
des autres dames , en voyant Sain-
Iré s'enfuir et se cacher dans la
foule , ne lui en laissèrent pas le
temps. La reine fit rappeler Saintré;
elle eut la bonté de le rassurer , de
le consoler d'une faute légère ; et
le jeune homme fut si fort attendri.
20 LE PETIT
que quelques larmes obscurcirent
ses beaux yeux.
La dame des belles-Cousmes ne
put voir couler ces larmes sur des
joues de lis et de roses , sans se dire
dans son ame : Ali ! que celle de
Saint ré me paraît noble et sensible!
qu'il mérite bien que je répande sur
lui mes premiers bienfaits , et qu'en
lui donnant les moyens de déployer
les vertus que tour-à-tour je décou-
vre en lui , je parvienne à l'élever
aux honneurs dont son courage le
rendra digne ! Ce moment fut dé-
cisif pour son ame ; et , croyant ne
suivre qu'un sentiment de justice
et de générosité en distinguant un
poursuivant d'armes (i) digne de
(rj C'est ainsi qu'on nommait les jeune*
^EHAN DE SAINTRÉ* 21
toute sa protection , elle se livrait
à un sentiment beaucoup plus ten-
dre, toujours sans y réfléchir. Elle
eût frémi sans doute , si la raison
eût oflPert à se» yeux ce projet gé-
néreux comme le complot secret de
réunir tous les moyens de lui plaire ,
et de Paimer dans le silence. Mais
nos lecteur» pardonneront peut-
être à une bellç et jeune veuve dé
n'avoir pas assez réfléchi quand elle
était dé}a si animée. La di£Pérence
est extrême entre une jeune per-
sonne dont le cœur parle pour la
première fois , et la veuve du même
âge 9 qui n'ignore pas ce qu'il doit
gens de qualité qui préteDclaient h rbosncur
d'ctre armés chevaliers.
22 LJE PETIT
lui dire de plus, et comment elle:
doit se défendre. Une année de ma-
riage , quoique passée presque en-
tière dans les larmes vis-à-vis d'un
épouic odieux, était cependant suf-
fisante pour multiplier en elle des
idées inconnues à celle qui n'eftt
encore agitée que par la curiosité
et le désir de les acquérir. Ainsi elle
^tait un peu coupable ; mais som*
mes - nous assez innocens nous-
mêmes pour ne pas aimer à Vexr
çuser ?
Saintré , de son côté , fut a peine
retiré , qu'il réfléchit , dans le si-
lence , à ce qui pouvait avoir occa-
sionné cette fatale distraction ,
cause de ce qu'il venait d'essuyer. Il
n'avait garde de l'attribuer à son
JEHAN DE SAINTRÉ. aS
«ervice auprès de la dame des belles-
Cousines ; cependant les beautés ,
nouvelles pour lui , qu'il n'avait
entrevues qu'un moment, se pei-
gnaient sans cesse à ses yeux ^ il ne
voyait qu'elles , ne s'occupait que
d'elles : maâé il eût regardé comme
une démence coupable d'oser les
accuser. Son cœur palpitait , son
imagination s'allumait lorsqu'il se
peignait ce collet -monté , comme
un mur d'albâtre entourant un par-
terre embelli par les plus belles
fleurs. Saintré aimait les fleurs dès
son enfance 5 mais de ce moment ,
le lis et la rose devinrent l'objet de
sa préférence , et parèrent tous les
jours son plus beau pourpoint.
Quelques jours s'écoulèrent , pen-
14 lE PETIT
dant lesquels Saintré fut plus em-
pressé que jamais à servir la dame
des belles-Cousines , qui , toujours
occupée de cet aimable damoiael 9
et croyant ne l'être que de sa for-
tune , ne perdait aucune occasion
de lui dire quelques mots obligeons.
Un jour que la reine , ayant senti
quelque envie de dormir après dî-
ner, avait prié les belles-Couânes
de se retirer pour quelques heures ,
la jeune veuve , en traversant une
galerie qui conduisait à son appar*
tement , aperçut Saintré qui re-
gardait jouer à la paume dans le
préau. Ce jeune page , voyant pas-
ser les écuyers qui précédaient .la
princesse , se plaça promptement
un genou en terre avec bien du
respect j
JEHAN DE SAlNTj^é. a5
respect , mais en levaiit ses beaux
yeux uniquement sur elle. La prin-
cesse ne put le voir sans une douce
émotion ; elle ralentit sa marche, et
saisissant tout-à-coup un moyen que
son esprit lui offrit , en le lui suggé^
rant seulement comme une bonne
plaisanterie : » Saintré , lui dit-elle ,
« vous convient-il de vous amuser
•« dans une galerie à voir jouer à la
«« paume^ou à voir passer les dames ?
«< J'ai depuis quelque temps envie
« de savoir si vos sentimens. répon-
«.dent au bien que vos supérieurs
«* disent de vous ; passez devant
« avec mes écuyers , et suivez-moi. »
Le jeune page obéit. « Mesdames ,
« dit-elle tout bas aux dames de sa
« suite y nous n'avons rien à faire
3.
26 LE PETIT
« en ce moment ; je vous prépare
« une bonne scène , et nous allons
« bien rire de l'embarras où je vais
« mettre le petit Saintré. *•
Comme toutes ces dames étaient
prévenues en sa faveur, elles ap-
plaudirent au projet de la princesse.
.Madame rentre dans son apparte*
ment : quelques momens après, elle
congédie tous les hommes de sa
suite. Saintré fléchit le genou , et
veut se retirer avec eux ; la prin-
Kîesse l'en empêche. » Depuis long-
« temps , dit-elle , j'ai des ques-
« tions importantes à vous faire ;
« restez ici. » Le ton imposant
qu'elle avait pris , fit rougir et in-
timida le jeune homme. Madame
-s'assit sur un petit lit de repos, et
JEHAN DE SAINTRÉ. ±7
«
£t avancer Saint ré au milieu de ses
dames , debout et devant elle. •—
Saintré , lui dit-elle , je sais et je
vois par moi-même que vous vous
distinguez tous les jours de plus
en plus parmi vos camarades ; je
veux savoir de vous-même d'où
vous vient cette émulation. — Sain^
tré répondit modestement : Mada-
me, si vous daignez m'en recon-
naître, j'ai du moins celle de rem-
plir mes devoirs, de bien servir mon
maître dans sa maison , et de me ren-
dre capable de le bien servir im jour
|i la guerre. — Je suis contente de
votre réponse, lui dit la princesse;
• mais enfin cette émulation ne naî-
trait-elle pas aussi d'un sentiment
plus vif et plus doux ? Allons, Sain*
• •
%S LE PETlt
tré, faites-moi le serment de ré-
pondre à la question que je vais
vous , faire et de me dire la vérité.
•^— Ah ! bon Dieu , répondit le
jeune homme en mettant sa main
sur son cœur , Madame pourrait-
elle me soupçonner d'oser lui men-
tir ? — Eh bien , dites - moi donc
de bonne foi , combien il y a de
temps que vous n'avez vu votre
dame par amours ? — Il rougit ,
pâlit tour-à-tour , baissa les yeux ,
et resta muet à cette question. Les
dames se mirent à rire de son em-
barras (qu'elles redoublèrent. La
princesse répéta jusqu'à trois fois
la même question , sans pouvoir en
arracher une réponse. — Il est bien
vilain à vous y lui dit-elle , de com-
JJEHAN DE SAIlTTRé. I9
mencer sitôt à manquer au serment
que vous venez de me faire ; et je
vous ordonne expressément de me
dire combien 11 y a que vous n'avez
vu votre dame par amours. — Ah !
Madame , dit-il d'une voix étouffée^
et déjà les yeux pleins de larmes,
)e ne sais que répondre ^ et je n'en
ai point. —Comment, reprit-elle,
il n'existe aucune femme au monde
qui vous soit chère ? — A ces mots ,
Saintré souleva doucement ses pau-
pières , fixa un instant ses beaux
yeux sur ceux de Madame , et ré*
pondit en balbutiant : Ah ! vraU
tnent si , Madame •.••-— Mais ,
comme embarrassé de ce premier
mouvement, il baissa promptement
les yeux et la tête ^ et resta muet^
» • »
8o LEPETIT
en tortillant sa ceinture avec ses
doigts. Madame devenant plus pres-
sante, et voulant absolument qu'il
lui nommât celle qu'il préférait ,
Saintré^aprètf avoir long-tems hé-
rité, lui ^lUPat exemple,. Madame,
y aime bien madame ma mère et ma
sœur Jacqueline. -^Oh ! je le crois
bien , Saintré , ajouta Madame ;
mais ce û'iest pas d'elles que je veux
parler : dites -moi absolument si
vous n'avez pas encore vu quelque
dame à laquelle vous ayiez donné '
votre cœur ? — A ces mots , qui pa-
rurent un coup de foudre au jeune
et timideSaîntré, il resta plus muet,
plu» confus que jamais ; et, pressé
de nouveau de répondre, à peine
Madame put^elle entendre le non j
JEHAN DE SAINTRÉ. 3l
Madame j qu'il dit tout bas , et en
détournant la \^X^, Madame fei-
gnant d'entrer en colère : — Eh
bien , mesdames , ne l'avais-Je pas
prévu , leur dit-elle en les regardant
toutes , que Saintré démentirait
peut-être bientôt la bonne opinion
que nous commencions à prendre
de lui ? — Les dames , en retenant
une très-forte envie de rire , entrè-
rent dans la plaisanterie , et firent
une très-grande honte à Saintré de
sa réponse à Madame. Sachez , mi-
sérable gentilhomme que vous êtes,
lui dit Madame d'un air courroucé ,
que vous me donnez la plus mau-
vaise opinion de vous ; que jamais
urous ne parviendrez à rien d'hon-r
nête ; et que vous resterez indigne
3a LE PETIT
des honneurs attachés à la chevâ-^
lej-îe.Eh ! ne savez^vous pas que le
premier sentiment nécessaire à tout
noble poursuivant d-arines , c'est
de choisir uiîe dame quHl aîme>par
amours , à laquelle il doitrapporter
toutes ses pensées , toutes ses ac-
tions , et qui seule puisse élever son
courage ? Et quel sentiment pensez-
vous qui ait pu pénétrer et élever
aux grandes actions. ?ame du brave
Lancelot du Lac , et celle du mal-
heureux et passionné Tristan de
Léonois ? L'un aimait et était aimé
delà belle reine Genièvre , et l'au-
tre adorait la blonde et charmante
Yseult. Allez , aHez , sortez de ma
présence ^ non , je n'espère phia riem
de voiis.
JEHAN DE SAINTHÉ. i3
Le pauvre petit Saintré n'était
déjà plus en état d'obéir à cet ordre
cruel : à peine avait-il été proféré ,
que tombant sur ses genoux , et
fondant en larmes , il levait des
mains suppliantes vers Madame ;
et se prosternant sur ses jolis pieds'^
il cherchait à les baiser , et les bai*
gnait de ses larmes. La princesse
prit ce moment pour sourire à ses
dames , et pour leur faire un signe
qu'elles entendirent. Elles se levé*
rent d'un commun accord ^ et , se
mettant à genoux autour du petit
Saintré, elles conjurèrent Madame
d'avoir pitié de lui , de lui par-
donner, et de lui donner le temps
de se remettre du trouble et de la
douleur qu'elle venait de répandre
34 XE PETIT
dans son ame. » Mes chières anues ,
j« leur dit-elle , j'y CQiisens pour l'a*
« mour de vous, bien que j'espère
« peu de si pauvre écuyer , qui ne
« sait encore aimer , et dont le cœur
« flétri presque auparavant que d'ér
« clore y ne peut promettre de s'é-
« lever aux grandes actions. Je veux
4( bien lui donner jusqu'à demain au
f* soir : qu'il se trouve dans la ga*
« lerie lorsque je me retirerai de
■« chez la reine ; et nous verrons ce
«« que nous pouvons en attendre* v
Le petit Saîntré. se retira bien
tristement et bien doucement , à
reculons ^ faisant de grandes révé-
rences aux dames 7 mai» les yeux
gros de larmes, le cœur serré , et
eaos oser ni pouvoir dire un seul
JEHAN DE SAINTRÉ. 35
mot. Il passa la nuit dans ce même
état ; et le lendemain , en retour-
nant à son service , il se garda bien
de se présenter pour servir la dame '
des belles-Cousines ; il se garda
bien plus de se trouver , le soir ,
sur son chemin , dans la galerie qui
conduisait chez elle.
La princesse , qui l'avait cherché
vainement des yeux pendant tout
le jour , et qui ne le trouva pas le
soir sur son passage , dit à ses dames
en riant , lorsqu'elle fut rentrée :
Nous avoiiB fait tant de peur au petit
Saintré, qu'il nous fuit , et que nous
ne le reverrons plus. — Mais ce
qu'elle disait d'un ton léger , et ce
qu'elles prenaient pour une plai-
santerie , la rendit cependant assez «^
36 LEPETIT
sérieuse lorsqu'elles furent retirées ;
et la jolie mine de Saintré , ses lar^
mes , son air suppliant s^peighirent
à son imagination assez vivement
pour la tenir éveillée et la faire
rêver pendant une partie de la nuit.
Le lendemain fut un jour de fête
à la cour , où la reine fit appeler à
dîner aux tables dressées près delà
sienne , toutes les dames qui avaient
l'honneur d'être admises à son cer-
cle. Celles de la dame des belle&-
Cousines y parurent avec éclat;
et bientôt, ayant aperçu Saintré ^
elles lui firent vainement quelques
signes pour qu'il s'approchât d'elles.
Saintré s'en éloigna toujours , ser-
vit les dames de la duchesse de
Bourgogne, et ne put jamais se
résoudre
JEHAN DE SAINTAÉ. 87
résoudre à servir celJes qui , la '
veille , avaient été témoins de ses
larmes et de sa confusion. Elles en
rirent beaucoup le soir avec la prin-
cesse , qui leur dit qu'elle s'y pren^
drait de façon à le forcer de se
rendre à ses ordres ; qu'il n'en était
pas quitte avec elle, et qu'elle vou-
lait jouir encore une fois de son
embarras. Le lendemain , en effet
elle fit appeler Saintré , et lui dit
qu'il apprenait de bonne heure à
manquer à la parole qu'il donnait
aux dames ; qu'elle voyait bien
qu'il avait besoin de leçons sur les
devoirs d'un digne poursuivant-
d'armes ; et que , pour cette fois ,
elle lui ordonnait expressément de
4
38 LEPETIT
l'attendre dan» la galerie au mo-
Aient qu'elle se retirerait.
Saintré, forcé d'obéir, se rendit
le soir ; et dès qu'il vit arriver Ma-
dame , il joignit de lui-même ses
écuyers , n'osant lever les yeux sur
elle : il la précéda dans son appar-
tement , où la princesse l'ayant
aperçu, chargea madame Ysabelle
de le retenir , lorsqu'elle congédie-
rait ses officiers. Madame Ysabelle
«'acquittant fort bien de sa com-
mission , ne fit que de très-douces
plaisanteries au jeune homme, et
sut l'arrêter au moment où , malgré
elle , il voulait se retirer avec les
eficiers.
La dame des belles-Cousines,
affectant un air très-grave , s'assit ,
JEHAN DE SAINTRÉ. Sç
<:o]iime la veille , sur un petit lit ,
fit approcher le petit Saintré plus
prè$ d'elle que jamais ; et l'ayant
fait entourer par ses dames , elle lui
fit les reproches les plus amera , en
lui disant qu'il avait manqué à sa
parole-, et qu'il était dans le cas
odieux d'être traité de foi-mentie.
A ces mots » le pauvre enfant san-
glota ; sa tête tomba sur sa poitrine ;
ses lèvres entr'ouvertes et vermeil-
les , étaient tremblantes , et lais-
saient voir des dents charmantes.
Ah ! qu'il était attendrissant dans
cet état ! le pauvre enfant se croyait
diffamé pour toujours. On sait com-
bien la honte ajoute à la beauté ,
quand elle n'a que la nuance de la
pudeur. Madame en fut touchée j
40 LEPETIT
et les soupirs redoublés de Saîntré
portant jusques sur son front un
souffle pur et une chaleur brûlante ,
elle se hâta de le rassurer. — Cal-
mez-vous , Saintré , lui dit-elle ;
vous êtes encore à temps de tout ré-
parer : votre repentir me touche ,
et j'oublierai vos torts , si vous m*a- '
vouez enfin quelle est la dame que
vous aimez le mieux , après votre
mère et votre petite sœur Jacque-
line. — Enfin , Saintré balbutiant ^
et croyant avoir trouvé la meilleure
défaite , répondit : Eh bien ,
"puisque Madame l'ordonne , je lui
dirai que f aime bien Matheline de
Coucy, «c — Eh ! mou pauvre petit
« Saintré, que me dites- vous-là? et
« comment voulez-vous que je croie
JEHAN DE SAINTRÉ. 4I
»» qu'une enfant de dix ans a pu
«« toucher votre cœur ? Ce n'est pas
« que la petite Matheline ne soit
•t charmante , du plus haut parage ,
« et que vous n'eussiez bien placé
« votre attachement : mais quel re-
« tour pourriez-vous espérer d'une
enfant? quels services , quels bons
« conseils en pourriez-vous atten-
dre? Ah ! vous me trompez plus
que jamais , Saintré ; mais ne
« prétendez pas m'en imposer. »
Saintré, qui croyait avoir trouvé
la meilleure défaite , fut bien con-
fondu lorsque la princesse lui
prouva qu'elle était si mauvaise ;
et ses larmes recommencèrent à
couler. Les trois dames ayant enfin
pitié de ce charmant enfant, s'é-
ff
«
<i
• • «
42 LEPETIT
crièrent à-la -fois : — Ah ! c'en est
assez , Madame , ayez pitié de son
embarras ; notre présence doit le
redoubler 5 sa discrétion doit vous
plaire : il n'ose devant nous vous
avouer le nom de celle qu'il aime,
mais daignez l'interroger seule dans
votre cabinet : nous osons croire
qu'il craindra moins de s'expliquer.
La dame des belles -• Cousines
avait déjà pensé plus d'une fois à
ce moyen de parler à Saintré plus
librement. Elle fut bien aise , sans
doute , qu'il lui fût suggéré. « Peut-
« être avez- vous raison , dit-elle à
« ses dames ; et , par égard pour
tf vous qui daignez le plaindre , je
«« veux bien employer cette dernière
•• ressource. »» A ces mots , et ayant
JEHAN DE SAINTRÉ. 48
toujours l'air de plaisanter vis-li-
vis de ftes dj^mes , elle se leva , dit
à Saintré de marcher devant elle ,
et le conduisit dans un arrière-
cabinet y séparé de sa chambre p^r
un grand cabinet de toilette ; et
d'asseyant sur un petit lit pareil ;à
celui qu'elle quittait (i), elle re-
commença ses questions d'un ton
un peu plus bas et plus affectueux
«••••■-■«Pi
(i) Cet arriëne-cftbinet s'uppelait alors un
oratoire; mais U richesse des ornemeiis , les
parfums , les meubles élégans et commodes
rendaient ces oratoires des asyles agréables et
utiles, autant que le peuvent être de nos jours
les plus tranquilles et les plus délicieux bou-
doirs. Nous observons avec plaisir, qu'ils sont
à la cour et à la ville de la plus haute anti-*
quiié.
44 I-E PETIT
au jeune Saîntré , qu'elle fit encore
approcher debout plus près d'elle.
Le jeune homme rougit encore , et
hésita quelques momens de ré-
pondre , mais il ne pleurait plus ;
et levant timidement ses beaux
yeux sur ceux de Madame , qui ne
tenaient rien de la colère , et qui
brillaient d'un feu doux et céleste, il
s'enhardit à lui répondre : — Hélas !
Madame , quand même j'oserais
commencer à former les premiers
vœux de ma vie , pourrais -je me
flatter qu'ils fussent écoutés ? Quelle
estcellequi daignerait jeter les yeux
sur un pauvre jouvenceau , sans
réputation , sans expérience , et
l'écouter favorablement ? — Pour-
quoi vous défier de vous-même à
JEHAN DE SAINTRÉ. 46
ce point , reprit la princesse avec
vivacité? N'êtes- vous pas de très-
noble race ? n'êtes -vous pas joli ,
bien fait, et distingué parmi tous
vos camarades ? — Madame est
bien bonne , répondit-il d'une voix
douce et d'un air timide ; je me
rends justice, et je sens que l'hon-
neur de servir une dame, et d'en
être avoué, ne peut être encore
mon heureux partage. — En vérité,
Saintré , reprit-elle , vous avez
trop mauvaise opinion de vous.
N'avez-vous pas des yeux pour la
voir, un cœur pour l'aimer, une
bouche pour le lui dire, du cou-
rage et des bras pour la servir ?
— Nous supprimons quelques au-
tres détails plus flatteurs , dans les-
46 LEPETIT
quels l'auteur dit q.ue la dame des
belles-Cousines entra pour animer
son amour -propre. Ne pouvant
vaincre sa modestie : — Vous vou-
lez donc n'être jamais bon à rien ,
lui dit-elle , et manquer de ce jsen-
timent plein de chaleur, qui fut
toujours l'ame des chevaliers les
plus renommés ? Si par hasard vous
étiez agréable aux yeux de quelque
femme , il faudrait donc qu'elle
vous le déclarât elle-même , et
qu'elle s'humiliât jusqu'à vous pré-
venir ? — Saintré , commençant à
se rassurer, lui répondit: — Ah!
Madame , si cette dame vous res-
semblait , qu'elle aurait peu de
peine à me faire tomber à ses ge-
noux , et à s'assurer à jamais de ma
JEHAN DE SAINTRÉ. 47
foi ! — A peine eut-il prononcé ces
mots , qu'efFrayé de ce qu'il avait
osé dire , sa tête retomba sur sa poi-
trine , et ses genoux tremblans le
soutenaient à peine. La dame des
belles-Cousines avait besoin de ce
moment de trouble pour se remet-
tre un peu du sien ^ mais le sien
était délicieux. Après quelques mo-
mens de silence , elle prit sa main
tremblante , et lui dit : — Ecoutez-
moi , Saintré 5 je sais que , quoique
bien jeune encore , vous êtes rempli
d'honneur : eh bien , si c'était moi
qui eût daigné jeter les yeux sur
vous pour m'attacher à jamais votre
ame et vos volontés , et pour vous
élever à la plus haute fortune ,
oseriez-vous me prêter le serment
48 LEPETIT
de m'être à jamais fidèle, de n'avoir
d'autres volontés que les miennes,
d'être d'une discrétion à toute
épreuve , et de mourir plutôt que
de changer et de me Compromettre?
^— Ah ! Madame, s'écria-t-il, si je
le jurerais ! . . . — A ces mots , flé-
chissant un genou, attachant ses
yeux sur les siens , et se proster-
nant , la bouche collée sur sa belle
main , qui ne put s'empêcher de
serrer un peu la sienne : — Ah ! oui ,
Madame , je le jurerais ; et la mort
et les enfers déchaînés ne me fe-
raient pas manquer à mes sermens.
— Eh bien , dit-elle d'une voix aussi
douce que tendre, jurez -le -moi
donc; mettez votre main dans la
mienne ; et , de ce moment , re-
gardez-
JEHAN DE SAINTRÊ. 4g
gardez-moi comme votre unique,
votre tendre amie, une amie qui
se croit en possession de celui
qu'elle a choisi pour lui faire sa
fortune , et pour faire son propre
bonheur. — Elle ne put prononcer
ces mots sans appuyer sa belle bou-
che sur le front brûlant de Saintré ,
qui tombait éperdu de surprise et
d'amour à ses genoux.
Après s'être un peu remise de ce
premier moment , si vif, si désiré
par de tendres amans , la princesse
se rassit ; et prenant encore la main
de Saintré qu'elle serra plus tendre-
ment : — • Mon ami , lui dit-elle , c'est
à moi de vous instruire de tous les
devoirs d'un bon et loyal chevalier ;
et ces premiers momens doivent
5
5o LE PETIT
être employés à vous éclairer sur
ceux dont vous devez faire les prin-
cipes constans des sentimens de
votre cœur et des actions de votre
vie.
Nous craindrions d'ennuyer le
lecteur bien plus que nous n'espé-
rerions l'édifier , si nous rapportions
les quarante à cinquante pages que
l'auteur emploie à rendre compte
des doctes leçons que la dame des
belles-Cousines donne à son jeune
amant. Elle commence par lui para-
phraser le Pater , le Credo ^ le
Confite or , comme étant en effet les
consolations de l'ame et la lumière
pure de l'esprit : elle s'attache en-
suite à lui inspirer une sainte hor-
reur des sept péchés mortels , dont
JEHAN DE SAINTRÉ. Si
elle lui fait les plus longs détails ;
et plus de quatre-vingt passages
latins , tirés des pères de l'église ,
de la bible , des philosophes et des
poètes anciens , viennent à l'appui
de ce long sermon. Nous ne pou-
vons cependant nous empêcher de
dire à quel point l'état présent de
son cœur lui fit adoucir sa morale
en parlant de ce septième péché .
le plus dangereux sans doute , puis-
qu'il est le plus doux à commettre.
Ici nous croyons devoir recourir au
texte de l'auteur, de peur qu'on ne
nous soupçonnât d'avoir voulu tour-
ner en badinage les sérieuses et res-
pectables leçons qu'elle lui donne
sur tout le reste. Après lui avoir
rapporté un dictum latin de Boëce,
te
<c
«
52 LE PETIT
qui ne peint que la laideur de ce
péché, elle conclut ainsi :
« Et pour ce , mon ami , dit-elle,
« que ce péché est si très-déshon-
«• nête , le vrai amoureux à tout son
pouvoir doit le fuir 5 et si par vive
« contrainte d'amour il y écheoit,
tant et très-tant sont les très-an-
goisseuses peines et dangiers que
« les loyaux amans ont à souffrir ,
« que ce ne leur doit point être
« compté à péché mortel ; et si au-
« cun péché y a , vraiment il doit
« être éteint par lesdites peines si
« grandes : donc par ainsi je puis
« dire que le vrai amoureux , tel
« que je le dis , de ce mortel péché
« et de tous les autres est quitte ,
.« franc et sauve. «
JEHAN DE SaINTRÉ. 53
La dame des belles-Cousines con-
tinue à l'instruire de tout ce qui
lient aux dix commandemens de
Dieu , à ceux de l'Église ; et sa re-
•doutable érudition lui fournit en-
core autant de passages tirés des
mêmes sources. Elle finit par tout
ce qui tient aux mœurs de la vraie
chevalerie : elle appuie sur la fidé-
lité, sur la discrétion qu'un loyal
chevalier doit à sa dame , avec une
•énergie qui porte bien naturelle-
ment à croire que cette dernière
leçon est un peu intéressée , et que
la à^ame a déjà pris son parti sur le
•prix dont elle doit payer l'usage de
«es leçons.
Le jeune Saintré , qui l'a toujours
écoutée avec l'attention et l'atten-*
• • •
54 LEPETIT
dris^ement dont une belle ame ne
peut »e défendre , renouvelle se»
sermens , et tombe à ses genout
pour les répéter encore. 11 ose re-
prendre cette belle main dans Ia«-
quelle elle lui a fait déposer ses
premières promesses ; et , sans se
douter que ses respects sont en ee
moment les plus tendres caresses y
et sont reçus de même que des
transports par une ame sensible , il
baise , il couvre de larmes de joie
et d'amour cette charmante main
qu'elle se plaît à lui abandonner.
La dame des belles-Cousines était
attentive à tout pour perfectionner
son jeune et aimable élève. Son
petit amour -propre de vingt -un
ans y était même flatté de se trouve^
JEHAN DE SAINTRÉ. 55
digne d*in$truire et de former un
damoisel qui avait dé/a près de trois
mois plus que seize ans, Se.8 soins
se portèrent jusques sur sa parure.
Hien ne sembla lui échapper dans
l'examen de tous ses vétemens : ils
étaient alors assez bizarres (i) , et
même plus variés et plus nombreux
que ceux de nos jours. Elle n'en
put trouver aucun qui répondît àla
taille élégante et svelte du jeune
(i) Rien n'était plus bizarre et même plus
extravagant que la forme des accoutremens
de ce temps ; et les souliers à la poulaine ,
dont le bec remontait jusqu'à plus d'un
demi-pied, n'en étaient pas le plus ridicule.
On peut encore en retrouver le costume dans
quelques monumcns , et sur^tout dans la
^)clle tapisserie des douze mois de Tannée ,
^ni nous est resiée des anciens ducs de Bour-
56 LEPETIT
Saintré. Elle blâma le choix des
étoffes et des couleurs , et sur-tout la
façon ^al-adroite et maussade dont
les tailleurs avaient arrangé ces vê-
temens sur une créature charmante.
Elle ouvrit une petite armoire , et
rapportant une petite bourse tissue
des couleurs qu'elle portait pour
livrée avant que d'être mariée , et
que les tristes et sombres corde-
lières du veuvage servissent d'atta-
che à sa robe , elle la remit entre
gogue. Ou y voit, dans le mois de mars ,
la léte des brandons , ainsi nommée , parce
que chaque chevalier y conduisait sa dame
un grand flambeau à la main. Ou y remarque
ce qui ne put échapper aux jeux de la dame
des belles-Cousines, et ce que Timmodesie
Kabelais rapporte avec tant de plaisir dans le
• détail des h{ibillemens du jeune Gaigantua*
JEHAN DE SAINTRÉ. Sj
«es mains. «« Mon ami , lui dit-elle ,
" prenez ces douze écus d'or j servez-
« vous-en pour vous faire habiller
« par les premiers ouvriers qui tra-
« vaillent pour le roi. Faites-vous
• bien joli pour dimanche prochain ;
« dépensez hardiment cet argent. »
Le bon petitSaintré hésitait beau-
coup à recevoir cette bourse : — Eh
mais ! Madame , dit -il, je n'ai pas
encore mérité vos bienfaits. — Je
li*en juge pas comme vous , répondit
la princesse ; j'espère même , ajoutâ-
t-elle en rougissant un peu , que
vous les mériterez mieux de jour en
jour 5 et je suis assez grande dame
pour ne vous laisser manquer de
rien de tout ce qui pourra vous ren-
dre agréable au roi mon cousin , et
58 1 E PETIT
contribuer à vous élever aux plu<
grands honneurs. Ah çà, mon ami y
poursuivit-elle, en voilà assez pour
cette fois ; mes dames attendent
depuis long-temps : je vais faire la
courroucée en vous congédiant ;
ayez bien l'air d'en être honteux et
ajfîligé. Mais croyez , ajouta-t-elle
en lui baisant encore le front , que
vous avez en moi la plus tendre et
la plus fidelle amie.
A ces mots , Madame sortit ,
ayant bien soin que se» yeux ani-*
mes annonçassent de la colère; et
poussant Saintré dehors par le dost
^ Oh ! pour le coup , dit-elle à ses
dames , je renonce à jamais rien
faire de bon de ce chétif écuyer ^
et je ne l'admettrai plus en ma
JEHAW DE SAINTRÉ. Sg
présence. — Saint ré, cachant avec
les mains ses yeux brillans des feux
de l'amour , fit semblant de san-
gloter.— • En vérité, Madame , dit
la bonne dame Catherine , vous
maltraitez trop ce jeune homme ;
n'en désespérez pas encore : peut-
être à la fin en serez -vous plus
contente. — Nous verrons , dit lai
dame de belles-Cousines , mais je
conserve bien peu d'espoir.
Saintré sortit , la joie la plus vive
dans le cœur , et le sentant palpiter
en pensant à sa dame. Il alla cacher
«es transports et ses douze écus d'or
dans sa chambre ; il dormit peu
sans doute : dès que le jour parut ,
il courut chez tous les ouvriers du
roi , qui connaissant et chérissant
6o L E P E T I T
déjà ce jeune homme , se firent
un plaisir de le bien servir; et le
dimanche , tous parurent à-la-foi$
chargés de ce qui devait le parer.
Le commandant se trouvait pré-
sent : son étonnement fut extrême.
Eh ! mon bon petit ami , dit-il à
Saintré , je crois que vous avez
compté avec vos receveurs. — Sain-
tré répondit en souriant : C*est
ma bonne maman qui m'a envoyé
douze écus d'or pour m'aidera me
tenir propre ; elle m'en promet
encore , et je ne peux mieux l'em-
ployer qu'à faire honneur à mon
service. — Eh bien , vauriens que
vous êtes , dit le commandant à ses
camarades , n'ai-je pas bien raison
de vous donner Saintré pour exem-
ple ?
JEHAN DE SAINTRÉ. 6l
pie ? Lequel de vous saurait aussi
bien employer son argent ? La plus
grande partie n'irait-elle pas chez
le marchand de vin ou ailleurs ?
Courage , mon ami Saintré ! j'en
rendrai compte au roi , et soyez
sûr de moi pour vous servir.
Le jeune homme parut à la cour
le jour même avec sa nouvelle pa-
rure. On le trouva plus joli , mieux
fait que jamais. Mais on fut curieux
de savoir quelle livrée il portait à
ses aiguillettes ; elles étaient assez
remarquables pour exciter des ques-
tions : on pense bien qu'il n'eut garde
d'y répondre. La reine même fut du
nombre de celles qui se tourmen-
tèrent vainement à ce sujet ; et cette
princesse , instruite des scènes qui
6
62 L E P E T I T
s'étaient déjà passées entre la dame
des belles-Cousines et lui , la pria
de les renouveler pour pousser à
bout la discrétion du jeune page.
La dame des belles-Cousines ne
demandait pas mieux. Elle suivait
sans cesse des yeux celui dont elle
occupait le cœur. Saisissant ce pré-
texte j elle l'appela, et lui dit d'un
ton assez haut : « J'ai ce soir à vous
w parler de la part de la reine ^ je
« vous ordonne de vous trouver dans
« la galerie , et de m'y attendre. »•
Saintré eut l'air de recevoir cet
ordre avec peine 5 il savait déjà
dissimuler.
Il se trouva le soir sur le passage
de Madame , se joignit aux écuyers ,
et donna le temps aux dames de la
JEHAN DE SAINTRÉ. 63
princesse de le retenir , lorsqu'il
parut vouloir se retirer avec eux.
Madame l'examina légèrement
dans sa nouvelle parure y en pré-
sence dp ses dames ; mais elle pen«
sait que bientôt elle pourrait s'en
dédommager. Elle débuta donc par
des questions impérieuses , aux-
quelles Saintré répondit d'un air
assez embarrassé, mais très-négatif,
sur l'objet de ses demandes. . . La
bonne dame Catherine prenait , à
«on ordinaire , le parti de Saintré;
Madame lui dit d'un ton courroucé:
— Vous le gâtez , mesdames ; il s'au-
torise de votre présence. Allons,
allons , suivez-moi , jeune homme ;
ou vous répondrez comme je l'exige ,
ou vous ne remettrez jamais les
pieds chez moi.
64 L K P E T I T
Saintré la suit , les yeux tristes et
baissés , et les tournant en soupirant
vers ces dames. Ce nuage apparent
fit place à la joie la plus vive. Com-
ment la peindre , comment expri-
mer ce que tous deux sentirent ?
Madame , à peine arrivée à son
oratoire ^ moins éclairé qu'à l'or-
dinaire , s'était assise sur le petit
lit. Saintré s'était déjà précipité à
ses genoux ; elle allait baiser son
front : mais ce front était déjà
baissé ; et Saintré, voyant ce par-
terre de fleurs , entouré de murs
d'albâtre , qui l'avait un jour si
vivement frappé , lui rendait le plus
vif et le plus doux hommage.
La dame des belles-Cousines ,
malgré sa première émotion , mal-
JEHAN DE SAINTRÉ. 65
gré tout ce qu'elle prévoyait , et ne
craignait déjà plus , repoussa dou-
cement Saintré , le fit relever ; et
ce fut alors qu'elle lui parut ne
s'occuper que de son nouvel ajus-
tement. Il est vrai de dire que les
ouvriers du roi s'étaient surpassés ;
et Madame trouva que jamais pour-
point mieux coupé n'avait renfermé
une taille si bien prise et si pleine
de grâces. Toutes les autres pièces
de sa parure furent examinées et
louées tour-à-tour, avec le degré
d'attention que chacune méritait.
Cet examen fut loog ; il nç le parut
à aucun des deux.
Pendant cette douce occupation
de la princesse , Saintré ^ qui en parr
tageait les détails et les charmes ,
. . •
6é LE PETIT
aTail son occupation particulière ;
il observait ce grand collet-monté
qui s'entr'ouvraît sur une fraise qui
venait de tomber d'un cou d'albâtre.
De pareils examens deyiennent quel-
quefois assez intéressans pour que
l'on s'oublie soi-même : nous igno-
rons jusqu'à quel point cet oubli fut
porté 5 Fauteur craint de le dire :
cette crainte est bien indiscrette.
L'aimable princesse , après avoir
donné toutesles leçons de prudence
qu'une jeune veuve pleine d'esprit ,
nourrie dans la cour la plus bril-
lante , peut et doit donner h. son
jeune élève , s'aperçut que la con-
versation avait duré long-temps. Ses
dames devaient s'être ennuyées ;
et elle savait que l'ennui de trois
JEHAN DE SAIMTRé. 67'
jeunes dames de la cour ne peut
être adouci que par un peu de mé-
disance. Elle se pressa d'ayertîr
Saintré qu'elle allait le bannir pour
toujours , en apparence , de son
appartement , et qu'elle lui défen-
drait de se trouver jamais le soir
sur son passage. Mais qu'elle fut
belle , qu'elle fut touchante , lors-
que lui présentant une clef en rou-
gissant , elle lui dit que cette clef
ouvrait la porte d'une garde-robe
qui donnait sur un corridor écarté !
«€ Vous en ferez usage , lui dit-elle ,
«< quand le mystère et la nuit enve-
« lopperont le palais. Vous ne pour-
•• rez jamais me surprendre ; vous
€f me trouverez toujours occupée
M de vous. Prenez , ajouta-t-elle ^
•68 LE PETIT
« prenez les soixante écus d*or que
« renferme cette bourse tissue de
« mes cheveux. Ce n'est que par de-
« gré que vous pouvez briller dans
" cette cour , sans me compromet-
" tre ; les nouvelles parures dont
« je vous prie d'orper votre figure
« charmante, pourront passer pour
« un nouveau don de votre mère. »
A ces mots , tirant une épingle et
la mettant dans ses dents : « Soyez
" attentif, ajouta-t-elle , à ce nou-
« veau signe , mon ami ; vous vous
« souviendrez, lorsque je le répé-
«• terai , d'y répondre en frottant
« votre œil droit : ne me parlez
« jamais en public que je ne vous
« appelle ; personne ne pourra soup*
i« çonner notre intelligence, «
JEHAN DE SAINT RÉ. 69
Saintré baisa mille fois avec feu
et la clef, et la main qui la lui
présentait. Tous deux allèrent re-
trouver les trois dames qui s'étaient
endormies après avoir fini leurs ou-
vrages , et avoir épuisé ce qu'elle^
savaient de contes. « Eh bien , dame
* Catherine , dit la princesse , au-
rez-vous encore la faiblesse de
prendre le parti de ce gentil-
« homme , sans foi , sans cœur et
sans élévation ? Sortez pour tou-
jours de chez moi, ajouta-t-elle
en regardant Saintré ; vous vous
montrez trop peu digne de mes
« bontés, pour y être souffert. »
Saintré parut anéanti ; et , sa-
luant ces dames avec un air péné-
tré , il se retira le cœur rempli du
7© LEPBTIT
«entlmeot de son bonheur. Peu de
jours après il parut à la cour , plus
brillant que jamais. « Il avait une
« robe de fin bleu doublé de fins
« agneaux de Roméliç ; un cba-
u peroB garni de marte de Sibérie. »
Peu de seigneurs parurent aussi
bien vêtus; aucun n'avait autant
de grâces et la taille aussi déliée.
La reine s'arrêta quelques instans
pour le regarder en allant à là
messe ; mais la belle-Cousine , qui
la précédait , avait passé sans avoir
çu l'air de l'apercevoir. La reine ,
en sortant de son oratoire, le voyant
une seconde fois , le fit remarquer
à cette princesse. — Je suis bien
curieuse de savoir , lui dit-elle ,
comment le jeune Saintré peut faire
JEHAN DE SAIITTRÉ. 71
autant de dépense pour se parer :
vous devriez bien l'interroger à ce
sujet. — J'ose vous avouer, répondit
Madame, que je suis si peusatisfaite
des réponses qu'il a faites précé-
demment, que je n'ai nulle envie
à présent d'être informée de ce qui
le touche ^ et ce ne sera que pour
vous plaire et pour vous obéir que
je l'interrogerai. *- En effet , lorsque
lareine fut rentrée dans son apparte-'
ment , Madame fit appeler Saintrtf
dans l'antichambre* — Nous vous
trouvons toutes si paré pcmr un
simple page , lui dit-ellé , que noim
sommes curieuse! de savoir qui peuf
vous en fournir lei moyens ? — Ma-
dame , répondit Saintré d'uil ailf
respectueux, mon père et ma mère
«72 LEPETIT
m'aiment tendrement ; ils veulent
que je fasse honneur à mon sçryice ;
et noie voyant d'âge à espérer que le
roi daignera continuer à m'employ er
dans un nouveau grade, ils m'ont
envoyé de quoi me mettre en état
de paraître quelquefois à ses yeux
sous d'autres habits que ceux de
page y que je suis honteux déportera
dix-sept ans. Âh ! Madame, ajouta-
t-il en se jetant à ses pieds , que
votre altesse royale serait bonne , si
elle daignait me protéger et m'ob-
tenir la place d'écuyer tranchant !
Mes parens n'attendent que ce mo-
ment pour m'envoyer tout ce qu'il
me faut encore pour me soutenir
avec honneur dans ce nouvel état.
— Nous verrons , répondit la prin-
cesse
JEHAN DE -SAINTRÉ. 78
cesse d*un air sec ; en attendant ,
remerciez Dieu de vous avoir donné
une si bonne mère , et priez-le de
vous la conserver.
La dame des belles-Cousines ,
rentrée chez la reine , ne s'empressa
pas de satisfaire à sa curiosité. Elle
attendit que cette princesse lui dît :
— Eh bien , belle-Cousine , avez-
vous interrogé Saintré sur ce que
nous voulons savoir ? — Vraiment,
répondit-elle , il se vante que ses
parens le soutiendront en tel état
que le roi voudra lui donner ; il se
plaint de n'être que simple page à
dix-sept ans ; il a même osé me
prier d'en parler à vos majestés, et
de demander pour lui la place d'é-
cuyer tranchant : mais je m'en gar-
7
74 LEPETIT
derai bien avant de savoU* s'il la
mérite. — En pouvez-vous douter ,
lui dit la reine , à tout le bien que
les écuyers et ses autres supérieurs
rapportent de ses mçeurs , de son
application à ses devoirs et de sa
gentillesse ? Oui , belle-Cousine , il
a raison ; et puisque vous me pa-
raissez si froide sur ce qui le touche,
je veux me charger moi-même d'en
parler au roi.
La famille royale alors était prête
à se mettre à table 5 et dès que le
roi parut, la reine lui fît remarquer
Saintré qu'il n'avait pas d'abord
reconnu sous sa riche et nouvelle
parure. Il lui plut assez pour ac-
corder sur le champ à la reine ce
qu'elle demandait pour lui ; 'et
;rEHAÎÎ DE SAINTRÉ. yS
curieux de voir comment il s'ac-
quitterait de la charge d'écuyer
tranchant, il appela son premier
maître-d'hôtel , et lui ordonna de
mettre sur le champ Saintré en fonc-
tions. Saintré, alors confondu avec
ses camarades , se préparait à rem-
plir sa tâche ordinaire, lorsque le
maître-d'hôtel vint lui attacher la
serviette et les autres marques de sa
charge. Il le conduisit ensuite aux
genoux du roi. — Mon ami Saintré ^
lui dit ce bon et brave prince, moi-
même je vous ai choisi pour mon
page ; vous m'avez toujours plu , et
j'espère vous voir croître toujours en
honneurs et en loyale chevalerie.
Je vous ordonne sur mon état à trois
chevaux et deux hommes pour vous
• •
76 LEPETIT
servir, en attendant mieux. Remer-
ciez la reine , qui m'a parlé de vous.
— Saintré , se précipitant à leurs
pieds, embrassa les genoux de ce
bon maître , et baisa le bas de la
robe de sa bienfaitrice. Toutes les
dames belles-cousines , assises au
banquet royal, applaudirent à la
grâce que le roi venait d'accorder ,
et toutes donnèrent une marque de
bonté au nouvel écuyer , hors celle
que cette grâce pénétrait de la joie
la plus vive. « Vraiment , Saîutré ,
«« lui dit-elle, bien avez-vous àtra-
«« vailler pour mériter le guerdon
«« que vous recevez avant de l'avoir
« mérité , de préférence sur vos pa-
" reils. » Saintré Pécouta d*un air
soumis sans lui répondre, et sur
JEHAN DE SAINTRÉ. 77
le champ commença son service
avec une grâce et une adresse qui
firent applaudir de nouveau à la fa-
veur qu'il venait d'obtenir.
La tendre et charmante veuve le
regardait souvent du coin de l'œil,
et recevait dans son ame sensible
les louanges que l'on donnait à son
jeune amant. Ne pouvant résister à
la tendre émotion qui l'agitait j
elle employa le signal de l'épingle,
auquel Saintré répondit avec la joie
la plus vive , en se frottant l'œil
droit , et en les élevant tous deux au
ciel. La nuit vint : qu'il lui fut doux
d'être payé par l'amour des feintes
rigueurs de la bienséance ! Saintré
n'en oubliait aucune ; la dame les
avouait toutes ; jamais on ne trouva
« • •
78 LEPETIT
plus de plaisir à se plaindre; ja*
mais on ne songea moins à s'excuser.
La dame des belles'-Cousines j
aussi généreuse que tendre , s'était
occupée déjà des dépenses aux-
quelles le nouvel état de Saintré
l'obligeait. Quatre cents écus d'or
qu'elle lui donna furent plus que
suflSsans pour payer les trois che-
vaux , les faire équiper superbe-
ment, faire couvrir les valets de
riches livrées , et répandre ses libé-
ralités sur tous les gens des écuries
du roi , qui lui avaient prouvé leur
attachement pendant son premier
service.
Saintré se fit estimer de plus en
plus en exerçant son nouvel emploi.
Le roi Jean ne pouvait se passer de
JEHAN DE SAINTRé. 79
lui à sa table ; il s'en faisait suivre
à la chasse. Adroit k la joute , re-
doutable dans les tournois , léger ,
plein de grâces ^ et dans un bal
occupé de plaire sans cesse , les
vieux chevaliers le donnaient pour
exemple à la jeunesse : les dames
louaient son air noble et galant ;
plusieurs , peut-être , désiraient sa
conquête. La dame des belles-Cou-
éines était la seule qui conservât un
air froid et sévère lorsqu'elle le ren-
contrait en public : mais l'épingle
jouait souvent son jeu.
C'est ainsi que Saintré passa plu-
sieurs années. Lorsqu'il eut atteint
l'âge de pouvoir prétendre à l'hon-
neur d'être chevalier , les bienfaits
de sa dame lui furent assez prodi-
8o LEPETIT
gués pour le rendre le plus magni-
fique des aspirans. Il était d'usage
que le bachelier ou écuyer-expert
qui demandait l'ordre de la che-
valerie , débutât par quelque en-
treprise d'armes qui signalât son
courage , et rendît son nom assez
célèbre pour lui mériter l'accolade
et les éperons dorés. Il avait si sou-
vent traité ce sujet avec la -dame
des belles-Cousines , que , quoi-
qu'il lui en coûtât de se séparer
de lui pendant quelque temps, elle
ne s'occupa plus qu'à diriger son
entreprise de manière à rendre son
amant également célèbre par sa
magnificence et par sa valeur. — Je
veux y dit-elle , que vos hérauts por-
tent votre défi dans les quatre cours
JEHAN DE S.AINTRÉ. 8l
les plus puissantes de l'Europe, où
vos combat tans recevront de vous
de riches présens ; et pour marque
de votre entreprise , vos hérauts
publieront que ceux qui se présen-
teront pour vous combattre , ou
seront tenus de vous enlever à force
d'armes le riche bracelet que je veux
moi-même attacher à votfe bras,
ou de vous faire un riche présent
pour gage de votre victoire , qu'à
Votre retour vous présenterez à
votre dame.
A ces mots , elle ouvrit un grand
coffre plein d'or ; et Saintré fut
obligé de 'faire trois voyages du ca-
binet de la dame au sien , pour porter
la somme immense qu'elle le força
de recevoir. Chaque retour , mar-
8a LEPETIT
que par les transports de la plus vîve
reconnaissance , augmentait pour
elle le plaisir de donner. Lorsqu'il
fut prêt à se retirer , elle lui remit
une petite cassette pleine des plus
belles pierreries , parmi lesquelles
elle choisit celles qui devaient enri-
chir ce bracelet qu'elle voulait
attacher à son bras.
Saintré fit préparer en secret tout
ce qu'il lui fallait pour exécuter son
projet. L'Andalousie et les bord»
de la mer Rouge lui fournirent les
plus superbes destriers. Les meil-
leurs ouvriers furent employés à
leurs harnois, à ses armes, à ses
livrées ; et le premier orfèvre du
roi fit un chef-d'œuvre du bracelet
qu'il devait porter.
JEHAN DE SAINTRÉ. 83
»
On croira sans peine que pendant
le temps que demandaient ces pré-
paratifs , cette petite épingle , plus
belle à ses yeux que les flèches d'or
de l'amour , renouvelait souvent le
signal qui la lui avait rendue si
chère , et que la réponse ne se faisait
pas attendre.
Tout étant prêt dans le mois
d'avril , et dans le moment même
où le roi Jean , l'aimant et l'es limant
de plus en plus , venait de l'élever
àla dignité de chambellan, Saintré,
se jetant à ses genoux , s'écria :
« Ah ! cher Sire , mon redouté sei-
M gneur, permettez - moi donc de
«I me rendre digne des honneurs et
« des bienfaits dont vous me com-
« blez. « A ces mots , il lui fit part
84 LE.PETIT
de son noble projet , et le supplia
d'en autoriser l'exécution par des
lettres d'armes. » Eh quoi ! mon
« ami Saintré , lui répondit ce bon
« maître , c'est au moment oii je vous
" attache encore plus intimement
« à ma personne , que vous voulez
« vous éloigner de moi ! Mais , ajouta
" ce brave roi , je ne peux vous con-
«« damner ; je peux encore moins
«« vous refuser une occasion de faire
«honneur à mes sentimens, et de
« me mettre en droit de vous armer
«« chevalier. »»
Dès que le jeune Saintré eut
obtenu cette permission de son
maître , il ne dissimula plus son
entreprise. Ses hérauts richement
vêtus , et leurs cottes d'armes bro-
dées
JEHAN DE SAINTRÉ. 85
dées et blazonnées , parurent en
public , ainsi que sa nombreuse
livrée , et les beaux chevaux que
jusqu'alors il avait tenus écartés
dans un village à quelques lieues
de Paris.
Chacun félicita Saintré sur l'hon-
neur que lui faisait son entreprise ,
et sur la magnificence de ses pré-
paratifs. L'usage de ce temps était
que le roi , la famille royale et les
princes du sang fissent un don au
jeune gentilhomme dont l'entre-
prise faisait honneur à la nation.
Le monarque lui donna deux mille
écus d'or de son épargne ; la reine
en donna mille de la sienne ; mes-
seigneurs de Bourgogne, d'Anjou,
de Berry , en donnèrent autant ; les
8
86 LEPETIT
princesses leurs épouses , l'enrîcliU
rent de bracelets , d'attaches , d'an-
neaux , de pierreries , pour qu'il pût
répandre ses dons dans les différentes
cours où il allait combattre. La
seule dame. des belles-Cousines ne
lui avait encore rien donné. La reine
ne put s'empêcher de lui en faire
des reproches. — Vraiment , Ma-
dame , répondit-elle , êtes-vous bien
sûre que Saintré n'ait pas conçu un
projet téméraire , et qu'il puisse
faire honneur à votre cour et à la
nation ? — J'ose en répondre , dit la
reine 5 Saintré acquiert tous les
jours de nouveaux droits à notre
estime par de nouvelles vertus.
— Je me rends , Madame , dit la
princesse ; je ne peux nier qu'il ne
JEHAN DE SAINTRÉ. 87
soit changé , depuis quelque temps ,
à son avantage; et je trouve de la*
justice à le dédommager de mon
ancienne prévention, que je n'ai
pu souvent m'empêcher de lui té-
moigner. Par déférence pour votre
majesté, je veux payer le bracelet
qui doit être la marque de son entre-
prise ; j'espère qu'il saura le dé-
fendre , et qu'il en coûtera cher à
celui qui voudra le délbrer (i). Je
veux bien même lui faire l'honneur
de le passer moi-même à son bras le
jour de son départ. Mais , Madame ,
(r) On appelait alors délivrer un poursui-
vant-d'armes de son entreprise, lui enlever par
force, ou par courtoisie, ou troc noble et gé-
néreux , la marque qu'il avait choisie pour la
porter toujours.
88 LE PETIT
ajouta-t-elle (comme par réflexion) ,
«il serait bon de savoir si Saintré s'est
pourvu de tout ce qui lui est néces-
saire pour répondre avec éclat à la
hai^te protection dont vous l'ho-
norez ; et vous devriez peut-être lui
ordonner de faire rassembler ses
équipages et son cortège dans le
préau : votre majesté , et nous toutes ,
nous pourrions les voir du grand
balcon, en revenant demain de la
messe. — La reine approuva fort
la belle-Cousine ; elle fit donner en
conséquence l'ordre à Saintré , qui
parut le lendemain , mais sans être
encore armé , dans le préau , à la
tête de son cortège. Il était monté
sur le plus beau cheval qu'eût nourri
l'Arabie, qu'il maniait et faisait pas-
sager avec une grâce supérieure.
JEHAN DE SAINT Ré. 89
: On admira le poursuivant- d'armes
et la magnificence de son équipage.
La belle veuve ne se récria point
comme les autres : mais elle jouit
intérieurement des charmes de son
amant , des applaudissemens qu'il
recevait ; et l'épingle fut mise en
jeu. Sain tré , sachant ce que la belle
veuve avait dit à la reine, en se
jetant le soir à ses genoux , lui pré-
senta le beau bracelet dont elle ad-
mira le travail , et qu'elle garda pour
rattacher à son bras le jour de son
départ.
Ce jour n'était pas loin. Lorsqu'il
fut arrivé , la reine tint un grand
cercle. Les hérauts d'armes , revê-
tus des marques de leur charge , se
tinrent debout derrière la famille
n
90 LE PET IT
royale. Sàintré parut arme de toutes
pièces , la visière levée , la main
droite désarmée de son gantelet, se
précipita aux pieds de son martre ,
renouvela le serment d'obéissance
et de fidélité , et reçut de sa main ^
qu'il baisa , la lettre d'armes. La
dame des belles-Cousines, dissimu*
lant l'état de son cœur, s'avancaî
d'un air plein de noblesse et de di-
gnité , et s'approchant de Saintré ,
attacha de sa main le riche bracelet.
Saintré baisa le bas de sa robe avec
le plus grand respect en la remer-»
ciant ; et y suivi dés plus anciens
seigneurs et ehevaliers de la cour,
il descendit dans le préau , s'élança
légèrement sur son cheval ; et après,
avoir levé les yeux sur ce palais o\\
JEHAN DE SAINTRÉ. gi
restait celle qui faisait l'honneur et
les délices de sa vie , il sortit de
Paris, et prit la route d'Aragon^
où son premier héraut l'avait déjà
devancé.
Le jeune Saintré se fit admirer
par sa beauté , ses sentimens , et par
sa magnificence dans toutes les
villes françaises qui se trouvèrent
sur son passage. Cette magnificence
et ses dons augmentèrent dès qu'il
entra sur les frontières étrangères ;
quelques aventures même signa-
lèrent son adresse et sa valeur. Des
chevaliers Catalans gardaient dif-
férens pas dans les montagnes ;
vaincus également par les armes , les
dons et la courtoisie de Saintré , ils
\e précédèrent à Barcelone , où les
92 LEPETIT
seigneurs du pays marquèrent son
arrivée par des fêtes. Il s'y arrêta
pendant quelques jours pour faire
réparer ses équipages, et les rendre
encore plus brillans. De là , il en-
voya trois hérauts, dont le principal
était couvert des attributs et des
livrées de France ; les deux autres
Tétaient des siennes. Il les députait
pour présenter les patentes du roi
de France , qui autorisait son entre-
prise ; et pour demander la permis-
sion de paraître à la cour du roî
d'Aragon, d'embrasser les genoux
de ce prince , et de lui présenter
lui-même les lettres d'armes. Tout
lui fut accordé ; et peu de jours
après , il arriva près de Pampelune ,
où la cour était alors. La grande
JEHAN DE SAINTRÉ. 98
réputation du noble poursuivant-
d'armes Français l'avait devancé ;
et Saintré vit accourir à sa rencontre
un nombre infini de chevaliers et
de dames , qui furent frappés de la
magnificence et de la galanterie qui
régnaient dans tout son cortège.
Arrivé au pied du trône , le mo-
narque lui parla avec une distinction
pleine de bonté , et lui demanda des
nouvelles du brave chevalier qui
régnait sur la France , ajoutant
qu'il le félicitait d'avoir fait un
pareil élève. Les premiers cheva-
liers étaient prêts à se disputer
l'honneur de le délivrer ; mais ils
furent forcés de céder cet honneur
à monseigneur Enguerand , le pre-
mier d'entre eux , et proche parent
94 LEPETIT
du roi., dont U avait épousé la nièce
( madame Aliéner , princesse de
Cardonne , l'une des plus belles et
des plus parfaites dames de toutes
les Espagnes. ) Au moment oîi
Saint ré quitta les genoux du roi,
monseigneur Enguerand vint à lui
avec toute la noblesse , l'air galant
et ouvert qui distinguaient les che-
valiers Aragonais de ceux des deux
Castilles , dont l'air était plus fier et
plus réservé. « Mon frère , dit-il k
«' Saintré en lui tendant les bras,
«f m'acceptez - vous pour vous dé-*
« livrer ? — Oui , seigneur , ré-
" pondit Saintré ; et l'honneur que
« vous daignez me faire est déjà si
«« grand , que je rougis de l'avoir
« encore si peu mérité, — Que ne
JEHAN DE SAINTRÉ. çS
« dois-je pas faire , répondit Engue-
« rand , pour l'élève d'un si grand
« roi , et pour un tel poursuivant-
«< d'armes, également agréable aux
« yeux de toutes nos dames et de
«« tous nos chevaliers? >» A ces mots,
il embrasse le jeune Saintré , et le
conduit au monarque ; il détache
alors le bracelet de Saintré, il ap-
pelle Aragon, premier héraut d'ar-
mes de la cour, et le lui remet avec
un rubis d'un prix inestimable. En-
guerand le présente ensuite aux
dames et aux autres chevaliers ; et
Saintré ne put s'empêcher de com-
parer la beauté de madame Aliénor
à celle de la dame des belles-Cou-
sines , dont son cœur était sans cesse
û tendrement occupé. Il fallait que
98 LE PETIT
toute la tête. Son air martial , sa
force et sa valeur éprouvées dans
vingt combats , formaient un pré-
jugé favorable pour lui. Le vœu des
damesétait cependant pour Saintré;
leur cœur éprouvait une secrette
peine ; quelques-unes poussaient
plus loin cet intérêt.
L'honneur des trois premières
joutes fut absolument égal entre les
combattans. A la quatrième course ,
monseigneur Enguerand parut avoir
quelque avantage ; mais celui du
jeune Saint ré fut décisif dans la cin-
quième. Monseigneur Enguerand
ayant manqué son atteinte, Saintré
brisa sa lance jusqu'à la poignée j
en atteignant Enguerand dans la
visière de son casque , et lui faisant
JEHAN DE SAINTRÉ. 99
ployer la tête presque sur la croupe
de son cheval , sans toutefois le ren-
verser.
Ici le combat fut arrêté. Les juges
du camp , ayant saisi les adversaires,
les conduisirent au balcon royaL
Aragon , premier héraut d'armes j
ayant recueilli les voix ( pour la
forme ) , Saint ré fut proclamé vain-
queur. Enguerand prit le rubis des
mains du héraut , le présenta à Sain-
tré , et lui dit : « Mon frère , puisse
« ce rubis parer les cheveux de la
« haute et vertueuse dame qui pré-
« side secrettement à votre entre-
» prise ! » Tous deux furent admis
le soir au festin royal , et traités avec
la distinction la plus glorieuse. Le
lendemain fut un jour de plaisirs
publics.
« •
lOO LE PETIT
Lefroîsième jour, les trompettes
annoncèrent un combat plus sé-
rieux ; et les lices rétrécîes furent
préparées diflTéremment pour le
combat à pied. Ce combat fut assez
long et assez violent pour que les
deux adversaires fussent obligés de
reprendre quelquefois haleine, et de
relacer leurs armes que la violence
des coups avaient, en partie, faus-
sées et désassemblées. Le dernier
assaut fut le plus terrible. Le jeune
Saintré , ayant laissé échapper sa
hache , eut recours à son épée avec
laquelle il para long-temps les coups
qu'Engueran dlui portait. Se servant
alors de toute son adresse pour es-
quiver ou parer, il saisit un moment
favorable pour porter un si furieux
JEHAN DE SAINT&f. loi
coup sur le poignet de son ennemi ,
que y sans la force de la trempe du
gantelet , il eût peut-être coupé le
bras d'Ënguerand , dont la hache
vola à plusieurs pas de distance.
Saintré ramassa alors la sienne avec
la plus grande agilité , et en pré*
senta la pointe à la visière du casque
d'Ënguerand, sautant légèrement et
posant le pied sur la hache tombée,
que celui-ci voulait ramasser. En-
guerand , désespéré de se voir dé-
sarmé, s'élança sur Saintré ^ et l'em-
brassant étroitement, il essaya vaine»
ment de le jeter par terre : Saintré^
le saisissant aussi du bras gauche ,
tenait sa hache levée du bras droit,
mais sans lui porter un seul coup ; il
se contentait de résister à ses efforts ^
f •
loi LE PETIT
et de Pempécher de lui saisir ce
même bras. Le roi d'Aragon , vou-
lant faire finir cette lutte dange-
reuse, jeta sa baguette. Les juges
saisirent les combattans, qu'il sé-
parèrent sans e£Port. Ënguerand ,
levant aussitôt sa visière de la main
qui lui restait libre, s'écria : «« Noble
« Français , mon courageux frère
« Saintré , vous m'avez vaincu pour
« la seconde fois. — Ah mon frère ,
«que dites-vous, s'écria Saintré?
« ne suis-^je pas vaincu moi-même
<t par votre main , puisque ma hache
« d'armes est tombée la première? *>
Pendant ce noble débat , ils furent
conduits au balcon royal , dont le
roi descendit pour les recevoir l'un
et l'autre dans ses bras. Tandis que
JEHAN DE SAINTRÉ. Io3
les hérauts recueillaient les voix pour
proclamer le vainqueur , Saintré s'é-
chappa de ceux qui les entouraient,
•vola vers le roi d'armes , reprit son
•bracelet , et vint la main droite dé-
sarmée, le présenter à monseigneur
Enguerand , comme à sou vain-
queur , sans vouloir donner aux
hérauts le temps de faire leur pro-
clamation. Enguerand , loin de
l'accepter , lui présenta aussitôt
son épée par le pommeau. Le roi
eut de la peine à arrêter ces mouve-
mens de générosité ; et décidant
enfin que Saintré devait garder son
riche bracelet , celui-ci , sur le
champ , courut au balcon de la
reine 5 et , mettant un genou en*
terre vis-à-vis de madame Aliéner,
I04 LE PETIT
il voulut lui faire accepter ce bra
celet , comme le prix de la victoire
que son époux venait de remporter
sur lui. Un cri d'admiration s'éleva ;
la reine même , emportée par ce sen-
timent , vint le relever des genoux
de madame Aliénor , qui refusait
obstinément de recevoir ce riche
don. La reine décida qu'il devait
être accepté par courtoisie, et pour
honorer celui qui montrait une ame
aussi élevée. Madame Aliénor céda ;
mais , sur le champ , détachant un
riche carcan de diamans dont son
cou était paré : «» Seigncjur, lui dit-
«elle, il ne conviendrait pas que
" vous retournassiez près de la
« haute et vertueuse dame de vos
" pensées , sans des marques de votre
JEHAN DE SAINTRÉ. Io5
««. victoire ; puisse-t-elle ne pas dé*
• daigner d'honorer ce carcan que
•« je lui présente par vos mains, et
« puissiez-vous vous plaire un jour à
« le lui voir porter ! »
Le roi aida lui-même à désarmer
les deux chevaliers. Saintré , s'aper-
cevant que monseigneur Ënguerand
était blessé , se précipita sur son
poignet sanglant , et baisa l'em-
preinte du coup qu'il avait porté ,
en le baignant de ses larmes.
La légère blessure de ce seigneur
ne le privant pas d'assister au festin
qui suivit ce combat, le roi fit
asseoir à sa table le seigneur de
Saintré entre lui et madame Âlié-
nor ; et la reine fit le même honneur
à monseigneur Ënguerand,
I06 LE PETIT
Plusieurs fêtes couronnèrent en-
core ce beau jour , et Saintré y fut
toujours l'objet des attentions les
plus glorieuses* Mais les jours passés
loin de ce que l'on aime sont bien
longs, quoique embellis parles bon*
neurs. L'amant pressa le héros de
venir recevoir en France un prix
plus doux de sa victoire.
Il partit ; il vola. Il arrive sur les
bords de la Seine. Moment délicieux
d'embrasser les genoux de son roi,
et de retrouver tout son bonheur
dans les yeux de sa maîtresse , quand
on vient d'honorer l'un^et l'autre !
Le roi l'embrasse , lui dit les
choses les plus flatteuses, sent aug-
menter son plaisir par les applau-
dissemens redoublés des anciens
JEHAN DE SAINTHE. 107
ctevaliers. ïl le conduit vers ]a
reine. Elle était femme ; elle l'avait
protégé ; elle le revoyait vainqueur
et adoré : elle jouissait de son ou*
vrage , sentiment bien doux , qui ne
tient point de la faiblesse et fait
honneur à la nature ! La dame des
belles- Cousines était auprès d'elle;
le plus beau moment de la vie de
Saintré fut de lever les yeux sur elle,
et de rendre enfin un hommage
public à celle qu'il aimait , sans
blesser le mystère rigoureux qui
captivait son amour.
La dame des belles-Cousines avait
attaché , de sa main , au bras deSain-
tré le riche bracelet , marque de soti
entreprise ; il se voyait en droit ,
en quittant les genoux de la reine ,
P
Io8 LE PETIT
d'aller aux siens, de lui faire hom-
mage de sa victoire , et de lui pré-
senter le rubis éclatant , et le riche
carcan de diamans qu'il avait ac-
cepté secrettement pour elle. Au-
torisée par la présence de la reine
et par les succès brillans de Saintré,
la belle et sensible veuve put laisser
paraître une partie des sentimens
dont elle était pénétrée 5 et se lais^
sant entraîner par le désir si naturel
de ne pas perdre un moment de vue
son amant , qu'elle prévoyait devoir
bientôt être entraîné par une cour
nombreuse , empressée à le féliciter
sur sa victoire ; «* Madame , dit-elle
«( à la reine , si votre majesté daigne
«* penser à la fatigue que le pauvre
« Saintré vient d'essuyer en courant
« jour
JEHAN DE SAINTRÉ. I09
«» Jour et nuit pour se rendre à ses
« pieds , elle croira faire une œuvre
tt charitable en prévenant une foule
« innombrable prête à l'entourer ,
« et en l'emmenant dans son cabinet
« où elle n'admettra que nos belles-
« Cousines. Saintré trouvera de reste
« le temps de parler de joutes et de
« combats à ses compagnons. J'aî-
« merais bien qu'il commençât par
" nous parler de la cour d'Aragon ,
« et des beautés renommées dont
« elle est parée. >»
La reine approuva fort cette
proposition ; et , prenant Saintré
sous le bras , elle le conduisit dans
son appartement où les seules belles-
Cousines furent admises. Saintré
leur raconta d'abord tout ce qui
10
IIO LE PETIT
pouvait satisfaire leur curiosité. Son
front et ses joues furent colorés par
la modestie, lorsqu'il fut contraint
déparier de lui. Pendant ce récit,
il levait souvent les yeux sur ceux de
sa dame. Ses regards étaient encore
plus supplians que tendres : il ob-
servait, il désirait , il attendait avec
une inquiétude qui faisait palpiter
son cœur , l'heureux et charmant
signal de la petite épingle. Hélas I
la dame des belles-Cpusiaes n'en
avait pas sous sa main, et en' cher-
chait vainement dans toute sa pa-
rure. Un dernier regard de Saintré
comblant son impatience, elle osa
s'appi^ocher de la reine 5 et, feignant
d'admirer l'éclat d'une agraffe de
diamans , elle prit adroitement une
JEHAN DE SAINTRÉ. III
épingle. Qu'elle fut prompte à s'en
servir ! que ses yeux devinrent bril-
lans 1 La reine l'avait surprise.
— Bon Dieu ! chère Cousine , lui
dit-elle , n'avez-vous pas peur de
gâter vos belles dents? J'ai remar-
qué que depuis quelque temps vous
aviez pris cette habitude. Vous
devriez mieux ménager un des
charmes les plus parfaits de votre
agréable figure. — Vraiment , Ma-
dame , vous avez bien raison , dît
la belle-Cousine j mais vous savez
que je suis distraite , et quelle est la
force de l'habitude : je sens qu'il
serait à présent bien difficile de me
corriger.
Le reste du jour , Saint ré fut
obligé de se livrer aux empresse-
112 LE PET IT
mens de ses anciens compagnons j
et d'une cour dans laquelle il n'avait
pas même un seul ennemi secret.
Il attendait avec impatience le mo-
ment heureux de voir en liberté celle
à qui il supposait si justement le
même désir. Ce moment vint, et
fut le plus doux qu'il eût encore
passé auprès d'elle. Sa victoire ,
l'honneur dont il s'était couvert,
le rapprochaient un peu plus d'un
objet adoré, et lui idonnaient cette
assurance que la douce égalité éta-
blit entre les amans.
Ces momens, d'un prix inestima-
ble , se renouvelèrent souvent. Leur
douceur fut troublée, au bout d'un
mois, par l'arrivée inattendue du
comte Loiseleng , l'un des plui^
JEHAN J>E SAINTRÉ. Il3
grands seigneurs de la Pologne , et
grand-officier de cette couronne.
Ce riche et brave palatin venait
admirer la cour de Jean , accompa-
gné de quatre autres palatins d'un
rang à peine inférieur au sien. Tous
les cinq , ayant fait la même entre-
prise d'armes , portaient au bras un
carcan d'or et une chaîne qui l'atta-
chait au pied , sans leur ôter la
liberté de se servir de l'un et de
l'autre. Ils firent supplier le monar-
que de leur permettre d'attendre
dans sa cour qu'il se présentât 1q
jnéme nombre de chevaliers pour
les délwrer,
La magnificence et la simplicité
.noble des habits des seigneurs P07
lonais se fit admirer de la cour de
• • •
114 ^^ PETIT
France. Une veste de brocard d'or
qui leur prenait exactement la taille,
leur tombait jusqu'aux genoux. Une
ceinture couverte de pierreries, sou-
tenait la large épée recourbée qu'ils
portaient à leur côté. Des bottes lé-
gères, armées de riches éperons
d'or ; un bonnet relevé sur lé front ,
que surmontait une aigrette de plu-
mes dé héron , qui paraissait sortir
d'une gerbe de diamans ; un long
manteau de pourpre , doublé de mar-
tre zibeline ou de peau d'agneaux
d'Astracan , qui tombait a moitié
jambes , et se relevait sur l'épaule
droite avec une agraffe de pierre-
ries ; tout réunissait dans ce simple
et noble habillement, l'nir militaire
des guerriers du nord et la magni-
JEHAN DE SAINTRÉ. Il5
ficence des seigneurs des cours du
midi. Leur courtoisie , Paménité de
leurs mœurs se firent bientôt con-
naître , malgré Pair fier et même un
peu farouche q\ie les peuples du
nord , descendans des disciples
d'Odin et de Fréga , conservaient
encore. Ile étonnèrent d'abord les
dames et les courtisans Français ;
bientôt ils leur plurent 5 et bientôt
aussi cet amour des nouvelles mo-
des , qui isemble né dans la nation ,
les porta à les îm^iter. Les souliers
à lapoulaine baissèrent de quelques
pouces. Lespourpoints furent moins
surchargés d'aiguillettes brillantes :
plusieurs superfluités même de leur
ajustement disparurent, ou furent
diminuées jusqu'à la vraisemblance.
Il6 LE PETIT
Plusieurs jeunes chevaliers ou pour-
suivans- d'armes s'empressèrent à
remplir de leur nom la liste des pré-
tendans au combat , que les deux
maréchaux de France devaient pré-
senter au roi.
Saintré n'osait rien demander à
la belle-Cousine ; mais il ne lui
parlait jamais de l'entreprise d'a-
mour des seigneurs Polonais sans la
plus vive émotion. Elle pensait avec
élévation 5 et , quoiqu'il en coûtât
à son cœur , elle ne put voir, sans
en être touchée , le désir que son
amant lui montrait d'acquérir une
nouvelle gloire à ses yeux. Elle lui
accorda donc la permission de se
présenter au roi pour délivrer les
QQ'bles esclayes d'amour Polonais,
;T£HAN DE SAINTRÉ. II7
Le roi Jean ne balança pas à le
nommer le premier des cinq qui
devaient combattre les chevaliers
étrangers. La cérémonie se fit avec
la plus grande splendeur. Ce fut .
Saintré qui , s'avançant avec grâce j
alla demander au palatin comte de
Loiseleng, s'il l'acceptait pour le
déli\Ter. Celui-ci , prévenu par la
réputation de Saintré , regarda
comme un honneur le choix que le
monarque Français avait fait de son
élève, et du jeune seigneur le plus
renommé de sa cour. Il serra ten-
drement Saintré dans ses bras ,
tandis que celui-ci se baissait pour
Je délivrer de la chaîne et du car-
can attachés à l'un de ses pieds.
Les lices furent élevées près du
Il8 LE PETIT
palais Saint-Pol, dans la grande
Culture de sainte Catherine. Les
combats durèrent deux jours , et
furent également honorables pour
les deux partis. Saintré cependant,
dans toute sa force alors , et n'ayant
rien perdu de son adresse et de son
agilité, sentit bientôt la supériorité
que l'une et l'autre lui donnaient sur
son courageux adversaire. Loin d'en
abuser, il se contenta, dans la pre-
mière journée , de remporter l'avan-
tage nécessaire pour en avoir l'hon-
neur et en faire hommage à sa dame.
Mais la seconde journée mit sa cour-
toisie à l'épreuve la plus dangereuse.
Le fier et brave palatin , exercé de
bonne heure à combattre avec son
sabre recourbé , eût peut-être rem-
JEHAN DE SAINTRÉ. 11^
porté une victoire décisive, sans
l'adresse extrême de Saintré à éviter,
ou parer les coups de son ennemi.
Saintré conservant toujours sou ,
sang-froid contre un adversaire que
son adresse irritait , se contentalong-
temps de rendre ses coups inutiles.
Sachant par lui-même que la dou-
leur la plus profonde qui puisse pé-
nétrer une belle ame, c'est l'humi-
liation , il eut l'art d'entretenir le
combat jusqu'à l'heure marquée
pour le terminer ; il s'apercevait
déjà que le bras de Loiseleng s'ap-
pesantissait , et ne portait plus que
des coups mal assurés j il fit alors
bondir son cheval , et , par une pas-
sade , ayant gagné la croupe de
celui de Loiseleng, il porta un coup
Î20 LEPETIT
adroit sur la pointe de son sabre qu*il
enleva , pour ainsi dire, de sa main.
Ayant sauté* légèrement à terre,
il le ramassa , délaça son casque ;
et tirant son gantelet , il se pressa
de le présenter, par la croisée , au
palatin. Celui-ci , frappé de la
grâce et de la courtoisie de Saintré,
descendit promptément de cheval
pour recevoir son épée et embrasser
un si digne adversaire , en avouant
noblement sa défaite. Déjà le roî
Jean était descendu du balcon royal
pour embrasser les deux combat-
tans : il sentit , en serrant Saintré
dans ses bras , le tendre et vif in-
térêt d'un père. Mais un prix plus
doux avait déjà payé son triomphe ;
le jeu flatteur de la petite épingle
avait
JSHAN DE SAINTRÉ. 121
avait accompagné les regards les
plus passionnés.
On peut imaginer tout ce que la
bonté du roi Jean , et la politesse
noble, vive et prévenante de la cour
}a plus aimable et la plus brillante
de l'univers, réunirent pour adoucir
aux seigneurs Polonais l'embarras et
le chagrin de leur défaite. Ils re-
partirent pour les bords de la Vis-
tule, comblant Saintré , qui alla
les reconduire à une journée , de
riches présens et de leurs caresses.
Peu de temps apl'ès , un simple
Courier vint annoncer au monarque
français que douze chevaliers de la
Grande-rBretagne avaient passé la
mer ; et qu'après avoir séjourné
quelques jours à Calais, dédaignant
12^ LE PETIT
de se soumettre aux usages reçus ^
ils avalent pris le parti, non-seule-
ment de ne point paraître à la cour,
mais même de ne rien entreprendre
qui' pût les obliger à y envoyer un
héraut, et à recevoir aucune espèce
de permission d'un prince qu'ils ne
reconnaissaient pas pour roi de
France, étant le fils de Philippe de
Valois , auquel leur maître avait
disputé vainement la couronne. A
cet effet , les chevaliers Bretons
avaient seulement dressé un pas
d'armes sur les confins de leur terri-
toire , et fait élever un perron oii
leurs douze écus blazonnés étaient
attachés près des tentes où ces Bre-
tons devaient attendre ceux de»
chevaliers Français qui seraient
assez hardis pour les toucher.
JEHAN DE SAINTRÉ. 123
Cette nouvelle excita Pindîgna-
tîon de la chevalerie française , et
réveilla cette espèce d'animosité
entre les deux nations , que depuis
ïong-temps rien ne pouvait étein-
dre. Les Français , cependant ,
plongés alors dans la plus profonde
Ignorance , auraient peut-être eu
besoin d*imiter leurs voisins , qui
commençaient à s'instruire, et dont
plusieurs auteurs méritaient déjà
d*étre écoutés. Maïs les Anglais
eussent eu plus besoin encore de
«e conformer à l'aménité des mœurs
des Français ; de porter moins d*in-
justice et d'avidité dansjeur com-
merce; de montrer moins de férocité
dans leur génie turbulent et fac-
tieux , qui , sous l'apparence de la
124 ^^ PETIT
liberté , les entraînait à des guerres
eiviles , où le sang le plus illustre
de leur nation inondait sans cesse
les échafauds, et qui les rendait
encore plus dangereux les uns contre
les autres dans l'intérieur de leur
gouvernement , que redoutables
dans les guerres qu'ils entrepre-
naient , sans aucunes raisons légi-
times , contre leurs voisins.
Un grand nombre de chevaliers
obtinrent d'aller réprimer leur
orgueil, et se rassemblèrent ^ au
nombre de douze , dans le port
d'Ambléteuse , d'où, sans s'infoj--
mer du nom de leurs adversaires ,
ils partirent avec cette confiance
courageuse qui n'apprécie jamais
aucun danger, pour aller toucher
;r£HAN DE SAINTRÉ. 12$
lee écus de ceux qui tenaient ce pas
d'armes. Ils eurent presque tous du
désavantage dans les premières
joutes , genre de combat où la no-
blesse bretonne s'exerçait sans cesse
dans les plaines de Cramalot, en
mémoire d'Artus et des chevaliers
de la Table-Ronde. On sut bientôt
cette humiliante nouvelle à Paris.,
Le roi Jean jeta les yeux sur Saintré ,
et l'honneur de la nation lui parut
déjà vengé. Saintré , enflammé par
le regard de son maître , se tourne
sans affectation vers son auguste
amante : un coup-d'œil l'anime en-
core ; il embrasse les genoux du
monarque , et vole à la gloire. Aux
motifs qui devaient l'entraîner , se
joignait le penchant que sa modes^,
• • •
126 LE PETIT
tie naturelle lui donnait de punir
Porgueil effréné d'une nation impé-
rieuse, jalouse de la sienne. Ce sen-
timent né dans son cœur , s'était
augmenté sans cesse en voyant les
moyens injustes dont elle se servait
pour réussir dans ses desseins.
Il partit , accompagné de che-
valiers dont il connaissait l'attache-
ment et la bravoure. A peine parut-il
près du perron , que , touchant les
écus , les Bretons sortirent de leurs
tentes tout armés ; et , croyant
marcher contre de faibles ennemis,
ils ne craignirent point de leur mon-
trer les boucliers français renversés
9
et traînés dans la poussière; (audace
accompagnée de propos insuif ans.)
Saisis d'une juste indignation , Sain-»
JEHAN DE SAINTRÉ. 127
tréetses compagnons chargèrent les
Bretons avec fureur. Ceux-ci pliè-
rent bientôt. Les lances , la hache et
Pépée leur furent également fu-
nestes. Saîntré en renversa cinq sous
la pesanteur de ses coups. Ils furent
enfin obligés de demander merci.
Saintré s'étant emparé de leurS
boucliers et de leurs bannières , fit
relever ceux des Français , et les
plaça sur le perron avec honneur.
Il dédaigna de s'emparer des che-
vaux ; et, renvoyant les Bretons à
Calais, il leur dit qu'il garderait le
tnême perron pendant trois jours ,
prêt à le défendre contre ceux qui
sortiraient de Calaispour l'attaquer.
Mais les trois jours s'étant écoulés
tans qu'il vît paraître aucun che-
laS LE PETIT
valier Breton , il fit renverser le
perron ; et revenant à grandes jour-
nées , il rentra dans Paris aux accla-
mations d'un peuple nombreux. Les
boucliers furent déposés aux pieds
du roi. Le monarque ne rêva pas
long-temps pour trouver une ré-
compense digne du vainqueur : dès
le lendemain , il fit convoquer une
assemblée brillante , et Saintré fut
reçu chevalier.
Il n'était pas d'usage que la reine
chaussât de sa main les éperons y
même aux premiers princes du
sang 5 mais quand elle voulait ho-
norer cette cérémonie , elle la fai-
sait accomplir en sa présence parla
princesse qu^elle aimait le mieux,
La dame des belles-Cousines fut
JEHAN DE SAINTRÉ. 129
l'objet de son choix. Celle-ci remplit
d*un air noble et plein de grâces une
charge si chère à son cœur ; elle atta»
cha l'éperon , et saisit ce moment
pour faire le signal , que Saintré
avait toujours l'air de recevoir
comme il l'avait reçu quinze ans au-
paravant pour la première fois.
Le roi Jean déclara le même jour,
qu'ayant été invité à se joindre aux
autres princes Chrétiens qui for-
maient alors une espèce de croisade
pour aller au secours de la Prusse ,
de la Hongrie et de la Bohême,
désolées par des armées Sarrasines
sorties des bords du Tanaïs, il avait
pris la résolution d'accorder un puis-
sant secours aux chevaliers Teuto-
niques ; que la bannière royale sor-
l3o LE PETIT
tirait, et qu'elle seraît confiëe à
Saîntré, qui marcherait à l'ayant-
garde àla tête de cinq cents hommes
d'élite.
La résolution et le choix du roî
furent également approuvés. Le
cœur de Saintré tressaillit de joie en
entendant parler son maître ; mais
une tristesse , un sentiment , un
trouble douloureux saisit celui de
la dame des belles-Cousines; et ce
ne fut que lentement , et les yeux
obscurcis par les larmes , qu'elle
porta , d'une main mal assurée , la
petite épingle sur ses belles dents.
Peu de momens après , ce même
pressentiment troubla le brave
Saintré ; il voulut le combattre , il
n'y put réussir ; et le soir, la conver*
sation s'en ressentit.
JEHAK DE SAINTRÉ. l3l
On croira sans peine que la mo-
destie du jeune et généreux Saintré
souffrit beaucoup , lorsqu'arrivant
à la tête des cinq cents lances, il se
vit entouré par tous les seigneurs et
commandans,qui lui dirent qu'ilsle
reconnaissaient tous pour leur chef.
« Messeigneurs , répondit noble-
« ment Saintré , bien me souviens
«c que naguères, n'étant encore que
*< jeune page du roi , je suivis mon
« maitre dans une riche abbaye, où
«nous fûmes bien festoyés. Moa
«« maître , dont vous connaissez la
u bonté , se promenant sur le préau
«( de l'abbaye , vit une troupe de
«I jolis enfansqui jouaient à différens
u jeux , et que le respect éloignait
«« alors de sa présence. Il les rappel*
l32 LE PETIT
« d'un air riant autour de lui ; et ^
« s'adressant à ceux qui lui parurent
« les plus éveillés : Mes enfans, leur
« dit-il, lequel de vous est-il le plus
« sage? Les enfans sourirent; et le
n plus hardi de tous s'étant avancé,
« Sire , lui dit-il , c'est celui que
« veut damp abbé. Le roi s'étant
« fait répéter cette réponse par plu-
«« sieurs autres , rêva quelque temps
« au sens qu'elle renfermait ; il la
« trouva juste à la fîn , comprenant
« que la volonté du maître étant
«» décidée par la connaissance qu'il
« a de ceux qui lui obéissent , elle
« lui fait juger tour-à-tour les su-
«« jets plus ou moins sages. Il en est
« ainsi de moi, messeigneurs,lors-
« que le roi me choisit pour porter
« la
JEHAN DE SAINTRÉ. l33
» la bannière royale , et semble ,
«« pour ce moment , me nommer le
« plus sage. Je dois donc l'être assez
« pour reconnaître toute la défé-
«rence que je vous dois , et ne rien
«« entreprendre sans être guidé par
« vos sages conseils. Telles gens que
«« vous êtes n'en peuvent donner qui
" ne mènent à servir notre sainte re-
» ligion dans cette guerre , et à sou-
«» tenir l'antique honneur de la che-
«« Valérie française. »
La petite histoire, les sentiraens
et la modestie de Saintré furent
généralement . applaudis. II leur
parut , au conseil de guerre qui
s'assembla , être leur ami plus que
leur commandant. Ils obéirent li-
brement et de cœur à ses ordres ; et
12
l34 tE PETIT
dès le lendemain , l'arnoiée prit le
chenoiin de l'Allemagne , et s'avança
vers les rives du Mein.
Saintré ne démentit point l'opi-^
nlon de sagesse et de valeur qu'on
avait du principal chef de l'armée.
Sa modestie , sa déférence , ses soins
attentifs pour les princes et les an-
ciens seigneurs qu'il commandait,
lui donnèrent un empire particulier.
Jamais général d'armée ne fut plus
aimé et mieux obéi.
L'armée française s'étant jointe à
celles que tous les princes chrétiens
avaient envoyées à cette guerre sa-
crée , Saintré jouit du bonheur de
revoir plusieurs de ses anciens amis
dans l'armée du roi d'Aragon , et de
retrouver dans celui qui la comman-
;rEHAN DE SAINTRÉ. l35
dait,le seigneur Enguerand avec
lequel il s'était uni par une si noble
et si tendre amitié, et îpar la frater-
nité d'armes qu'ils s'étaient jurée.
Agissant toujours de concert,
campés à côté l'un, de l'autre, se
prêtant sans cesse des secours mu-
tuels , les fiers et braves Aragon aïs
ne firent plus qu'un même corps
avec les Français. Le même esprit
de zèle et d'honneur animant ces
deux estimables nations , ce furent
elles qui portèrent les premiers
coups à l'armée innombrable des
infidèles , et qui ranimèrent le cou-
rage et l'espérance des chevaliers
Teutoniques.
Pendant que Saintré coupait des
têtes et cueillait des lauriers , il se
• •
l36 L E P E T I T
passait un événement bien étrange ,
bien inconcevable , dans cette cour
de France où tout retentissait de sa
gloire et de ses vertus.
Hélas ! comment pourrons-nous
raconter , sans frémir mille fois , la
trahison cruelle qui allait percer le
cœur le plus loyal et le plus fidèle?
La plume tombe presque de nos
mains ; et nous ne doutons pas que
le sentiment douloureux qui nous
aflPecte , ne passe bientôt dans l'ame.
drnos lecteurs.
La dame des belles-Cousines ,
cette charmante veuve , cette
amante si. tendre, et jusqu'alors
si constante pour ce jeune héros
qu'elle avait formé , qu'elle s'était
si vivement attaché , pour ce Sain-
JEHAN DE SAINTE É. iSy
tré charmant , à qui elle devait le
bonheur inestimable d'aimer et
d'être adorée , cette dame des belles-
Cousines allait lui faire la plus lâ-
che , la plus atroce des infidélitésv
Cette veuve , trop sensible , s'é-
tait fait une si douce habitude des
plaisirs que l'absence lui enlevait ,
qu'en croyant ne regretter qu'un
amant, elle éprouvait d'autres re-
grets moins nobles et plus impérieux
peut-être. Inquiète , agitée, ne goû-
tant plus les douceurs du sommeil ,
elle se rappelait tristement un bon-
heur qui n'était plus. Une langueur
mortelle fut la suite de l'insomnie ;
les roses de son teint furent bientôt
effacées par une pâleur ePrayante*
Combien de fois , plongée dans une
• • •
l38 Lï PETIT
rêverie profonde , et se livrant à ces
distractions que donnent également
et les regrets et les désirs , ne tirait-
elle pas machinalement cette épin-
gle qui l'avait si bien servie? Son
amant n'en recevait plus l'heureux
signal : àpeine la pouvait-elle porter
à sa belle bouche; un poids énorme
lui paraissait appesantir son bras :
bientôt , froi de et presque inanimée j
elle se laissait retomber languissam-
ment sur son lit.
Cet état cruel influa bientôt sur
sa santé. La reine , à qui cette prin-
cesse était chère , s'en aperçut ;
et , ne la voyant point paraître à sa
toilette , un jour de fête , elle envoya
promptement auprès d'elle le doc-
teur Hue y son premier médecin.
JEHAN DE SAINTRÉ. 189
Ce docteur Hue n'était point
semblable aux médecins de son
temps , qui , presque tous , aflPec-
taient un maintien grave et un air
sentencieux. Loin de porter des
lunettes sur le nez, pour paraître
avoir affaibli ses yeux par l'étude ,
les siens étaient rians , spirituels
et quelquefois lorgneurs. Quoique
véritablement profond dans son
art, messire Hué n'affectait point
un triste savoir avec ses malades : il
était plus occupé de leur plaire , que
de leur en imposer. Connaissant
toutes les petites tracasseries de la
cour, il les en amusait : plus mysté-
rieux que secret , c'était en ayant
l'air de faire une confidence , qu'il
embellissait l'histoire du jour : cou-
140 LE PETIT
rant sans cesse après l'épigramine y
il eût été mécontent de lui-même ,
s'il n'eût pas mêlé quelques bons
mots dans ses consultations , et s'il
eût écrit une ordonnance pour une
jolie femme, sans lui tenir quel-
ques propos galans. On croira sans
peine que toutes celles de la cour
en étaient folles ; plusieurs même le
consultaient sans besoin. La robe de
velours et le beau rabat de point de
Venise étaient quelquefois froissés
au sortir d'une de ces visites. La
seule dame des belles-Cousines ,
dont le maintien et l'air étaient
assez sévères en public , et dont la
santé avait toujours paru si brillante
avant l'absence de Saintré, n'avait
jamais eu besoin de ses secours y et
;rEHAN DE SAINTRÉ. 141
ne l'avait jamais mis à portée d'em-
ployer ni le savoir ni l'art de plaire.
Messire Hue obéit aux ordres de
la reine ; il alla voir la dame des
belles-Cousines, et, du ton le plus
respectueux , lui fit les questions
ordinaires. Des réponses vagues ne
lui apprirent rien de particulier
sur l'état de sa santé. Il s'aperçut
seulement , quoique la chambre fût
obscure , que ses yeux paraissaient
rougis par des larmes ; et quelques
soupirs étouflFés , une voix entre-
coupée, lui firent juger facilement
que son ame était occupée d'un
sentiment profond et douloureux.
Soit curiosité , soit intérêt , messire
Hue , oubliant un moment qu'il
était aimable , se servit des connais-
14s LE PETIT
tances qu*il avait en effet , pour dé-
couvrir les vraies causes du mal
dont elle souffrait. 11 s'empara d'un
des beaux bras de la princesse; et,
mettant toute sonattention à étudier
son pouls , il fut surpris de son inter-
mittence : le jeu inégal et précipité
des tendons lui prouva combien ses
nerfs étaient agités.
Un habile médecin a bien des
privilèges. Messire Huë , craignant
ou feignant de craindre que l'alté-
ration des nerfs ne vînt d'un com- ,
mencement d'obstruction , obtint
de la belle veuve le moyen de s'ins-
truire mieux ou de sç rassurer. La
main de messire Huë parcourut,
pressa modestement une partie de
ses charmes. Deux fois il fut surpria
JEHAN DE SAINTRÉ. I43
de la sentir tressaillir vivement. Ce
signe , joint à quelques autres , lui
fit juger à quel point le cœur de la
malade était prompt à s'enflammer.
Cette découverte fait naître de
simples préjugés chez les autres
hommes y et donne des notions
sures aux médecins. Messire Hue
avait trop d'e;9prit pour oser essayer
d'abuser de celle qu'il venait d'ac-
quérir. Il connaissait l'humeur al-
tière de la dame des belles-Cou-
sines ; et sagement il prit le parti
de se borner à gagner sa confiance.
— Ah! Madame, lui dit41, que je
vous plains ! vos maux me sont
connus y et il n'est point dans mon
art de les pouvoir guérir j ce n'est
que dans votre courage , ce n'est
144 ^^ PETIT
qu'en vous-même 'que vous pouvez
trouver des ressources pour les sur-
monter. Je respecte trop le secret
de votre ame pour porter plus loin
mes questions, mes réflexions et
mon examen — A ces mots ^
prononcés d'une voix douce et per-
suasive , la belle veuve ne put re-
tenir ses larmes ; ces larmes furent
même suivies de quelques sanglots
qui l'empêchèrent de s*exprimer.
— Ah ! messire Hue , s'écria-t-clle
enfin , je vois que rien ne peut rester
inconnu pour vous. Oui , vous voyez
en moi la plus malheureuse de toutes
les femmes : je ne peux m'expliquer
plus clairement 5 mais apprenez du
moins que dans ce moment le sé-
jour de la cour est insupportable
pour
JEHAN DE SAINTRÉ. I^
pour moi. Je vous ouvre njon cœur
avec confiance ^ j'ai besoin de la
solitude , et d'y chercher un calme
qui me fuit sans cesse ici. Aidez-
moi , de grâce , à obtenir de la reine
que j'aille respirer l'air pur de la
campagne , et passer le printemps
dans mon château de ( i ).
Messire Hue reçut avec autant
d'attendrissement que de respect
cette confidence. 11 jura sur le
champ à la belle veuve qu'il par-
lerait dès le même Jour à la reine ,
de façon à déterminer sa majesté à
presser elle-même le voyage désiré ;
il l'assura même que dès ce moment
elle pouvait en ordonner les pré-
(i) L*auteur, par discrédoa» ne nomme
pas la province.
i3
146 lE PETIT
parât if S. La princesse, calmée par
cette espérance , tira de son doigt
un riche diamant , qu'elle présenta
d'un air plein de grâces à messire
Hue. Recevez-le , dit-elle , comme
le gage de l'estime et de la recon-
naissance.
«
Messire Hue courut avec empres-
sement rendre compte à la reine de
Fétai dans lequel il avait trouvé la
dame des belles-Cousines ; et cher-
chant à définir par une seule expres-
sion la complication des maux dont
elle était affectée , il inventa le mot
de vapeurs, qui d'abord ne fut en-
tendu ni par la reine , ni par ses
dames, mais que l'instant d'après
elles crurent toutes entendre , et
dont, au bout de deux jours, plu-
JEHAN DE SAINTRÉ. I47
sieurs d'entre elles se plaignirent
languissamment de ressentir les
effets. Jamais expression ne devint
plus promptement à la mode, et
n'eut une plus longue durée. C'est
à messire Hue que nous devons ce
mot , qui , parvenu jusqu'à nous ,
explique d'une façon si touchante
les sentimens et les peines secrettes
que nos dames ont à cacher.
La reine , d'après le rapport de
messire Hue , passa chez la dame
des belles- Cousines au sortir de la
messe ; et , touchée de la voir pâle
et défaite , elle l'embrassa tendre-
ment, et s'attendrit sur ses maux.
Mais la dame des belles-Cousines fut
un peu interdite , lorsque la reine
et ses dames la plaignirent sur-tout
148 LE PETIT
d'éprouver d'aussi cruelles vapeurs.
N'étant point prévenue, elle crai-
gnit d'abord que cette expression ne
renfermât l'explication d'un état
dont elle ne voulait pas être soup-
çonnée ; mais , rassurée bientôt par
la prudence connue de messireHuë,
elle convint de ses vapeurs , et que
ces vapeurs ne pouvaient se dissiper
que par le changement d'air , le sé-
jour de la campagne et beaucoup
d'exercice. La reine le pensant
comme elle , d'après l'avis du mé-
decin, la pressa de hâter son départ j
et, peu de jours après , la dame des
belles-Cousines , suivie des fidelles
dames Catherine, Jehan ne et Ysa-
belle , partit pour se rendre dans son
magnifique château situé dans la
7EHAK DE SAINTRÉ. 149
province la plus fertile, sur lesbords
d'un beau fleuve , entouré à demi
d'une belle et vaste forêt , et distant
d'environ soixante lieues de la ca-
pitale ; ce qui nous fait présumer que
ce château , que l'auteur s'est si bien
gardé de nommer, pouvait être situé
dans les plaines riantes et fertiles
qui bordent la Loire dans la Tou-
raine. Un préjugé plus fort nous
porte encore à le croire ; c'est qu'il
était bien naturel que la dame des
belles- Cousines, si tendrement oc-
cupée de son amant , choisît entre
tousses châteaux celui delà province
où cet amant avait reçu le jour. Nous
allons voir en effet que Saintré , par
la mort de son père , se trouva sei-
gneur d'une petite ville distante
• • •
l5o LE PETIT
seulement de deux lieues du châ-
teau de la dame des belles-Cousines.
La princesse arrivée dans ce châ-
teau, s'occupa les premiers jours à
le parcourir, et à donner ses ordres
pour l'embelliaisement des jardins.
Accoutumée au 1 uxe et aux commo-
dités que la famille , plus que ga-
lante , de Philippe-le-Bel avait
introduites déjà dans la cour de
France, elle eut d'abord un peu
de peine à se faire aux galeries , à
l'épaisseur des murs et aux vastes
appartemens voûtés , perdus de vue
depuis plusieurs années ; son pre-
mier soin fut de se ménager un
appartement commode , et sur-tout
un petit oratoire bien solitaire y
qu'elle fit meubler et qu'elle ar*
JEHAN DE SAINTRÉ. l5l
rangeacottime celui dont le souvenir
lui était si cher.
Agitée par la route et par les soins
qu'elle s'était donnés , elle avait
d'abord paru jouir d'une santé beau-
coup meilleure ; mais les mêmes
regrets , les mêmes inquiétudes
secrètes commençaient à la faire
9
retomber dans son premier état,
lorsqu'un incident , qui paraissait
ne devoir point avoir de suite, vint
la distraire de ces sombres rêve-
ries , où sans cesse elle aimait à se
replonger.
Un matin, ses dames s'étant ras-
semblées de bonne heure dans sa
chambre pour y déjeûner avec elle ,
elles entendirent une belle et forte
sonnerie qui paraissait sortir de la
tSl LE PETIT
forêt. La belle veuve ayant fait ap-
peler le gouverneur du château,
pour l'interroger sur le lieu d'où ces
sons partent : «• Quoi ! dit-il étonné ,
« Madame ignore-t-elle que la riche
« et belle abbaye de * * * , dont ses
« augustes ancêtres sont fondateurs,
«« est située à moins d'une lieue d'ici?
«« C'est sans doute pour annoncer la
» fête des pardons, qui se célèbre
« tous les ans dans ce temps-ci , que
« les religieux font sonner toutes
« leurs cloches. »
On a vu dans le commencement
de cette histoire, que la belle veuve
était très-instruite, très-pieuse , et
que son ame sensible se fût peut-
être tournée à la dévotion , si le
jeune Saintré n'y avait empreint son
;rEHAN DE SAINTRÉ. l53
image; car les âmes sensibles, et
celles des femmes sur-tout , veulent
toujours s'occuper d'un sentiment
qui puisse le plus facilement les
remplir et les dominer. Le désir de
gagner les pardons , la détermina à
faire venir promptement ses voitures
pour se rendre à l'abbaye , où sa
qualité de fondatrice lui donnait
droit d'entrer.
Nous croyons devoir suppléer un
peu à la négligence de l'auteur , qui
ne donne pas une idée suffisante de
la beauté, de la richesse de cette
abbaye de Bernardins , et de l'heu-
reux abbé crosse, mitre , qui depuis
un an avait été élu , tout d'une voix ,
par une nombreuse communauté ,
qu'il rendait heureuse.
1S4 LE PETIT
Cette maison était vaste. L'exté-
rieur en était surchargé d'ornemens
gothiques , l'intérieur préparé pour
toutes les commodités de la vie. La
nombreuse bibliothèque était pou-
dreuse , mal rangée ; mais on ad-
mirait l'ordre qui régnait dans les
celliers, la propreté du réfectoire,
et les belles voûtes de l'immense
cuisine.
L'abbé qui régnait dans cette
maison ( car tout riche abbé régu-
lier exerce à peu près un despo-
tisme oriental ) , cet abbé n'avait
tout au plus que vingt-six ans. Fils
d'un riche laboureur propriétaire
des environs, son père, qui jouissait
de la plus grande considération ,
avait mérité deux fois des récom-
JEHAN DE SAINTRjg. l55
penses des Missi Dominici (i) , en se
mettant à la iète des communes
pour repousser des compagnies d'a-
venturiers (a) , qui pendant la paix
avaient pénétré , la flamme et le
fer à la main , dans cette riche pro-
vince. Il avait gagné dix procès
contre les curés envahisseurs du
pays dont il avait défendu les ha-
bitans , qu'il aidait et nourrissait
(i) Les Missi Dominici étaient des coiu-
xnissaircs que le roi envoyait dans les pro-
vinces pour y entrelenir le bon ordre et
Tabondance, et défendre le faible contre
les attaques du fort.
(a) Les compagnies d'aventuriers , connus
aussi sous le nom de Rihauds , étaient des
brigands de toutes les nations, qui se ras-
semblaient en corps , et cboisissuient un chef;
vendaient leurs services aux' souverains en
l56 LE PETIT
en des temps de disette. Ce galant
homme ne savait ni lire , ni écrire ;
mais , n'imaginant pas qu'un peu
d'instruction pût nuire jusqu'à un
certain point à ses enfans , il avait
permis à son curé , qui se piquait
de littérature, de les instruire à sa
manière , tandis ^qu'il s'occupait
fortement à leur former des mœurs
honnêtes , et à les endurcir à tous les
travaux de la campagne. L'aîné de
temps de guerre , cl pillaient souvent leur
royaume en temps de paix. Des gens de
haute naissance ne dédaignèrent pas quelque-
fois de les commander. Ces compagnies furent
d'abord utiles au sage Charles V; mais deve-
nues très-nuisibles par It- urs brigandages , le
connétable du Guesclin en purgea la France ,
en les emmenant à sa suite en Espagne dons
la guerre contre Pierre-le-Cruel.
ses
JEHAN DE SAINTRÉ. iSj
ses fils ne promettait que d'être
un Jour le meilleur laboureur et le
plus excellent père de famille des
environs ; mais le second était un
vrai prodige. Dès l'âge de seize ans
il savait lire et chanter au lutrin
d'une voix mâle , qui couvrait celles
du vicaire , du maître d'école , et
faisait mugir la voûte de l'église :
portant légèrement la grande croix
d'une main à la procession , il en-
censait à six pieds de hauteur de
l'autre ; il sonnait deux cloches
à la fois , mangeait la moitié d'un
pain béni , buvait le vin des bu-
rettes ; et le curé ne cessait de dire
à son père, que s'il voulait mettre
son fils en religion ( l'usage de ce
temps étant que la plupart de»
l53 LE PETIT
cadetB te fissent moines ) ce fils de:-
TÉendraît une des lumières de l'é-
glise. Ce curé même , qui ¥oyait
tout en beau dans son disciple
favori , l'ayant vu rosser souvent
les compagnons de son âge , assu-
rait qu'il était né pour commander
aux hommes, et qu'il parviendrait
aux grandes dignités de son ordre.
Le bon père de famille ne put se
refuser à ces pronostics brillans }
et s'apercevant que les jeunes filles
du village commençaient à jouer
avec son fils les Jours de i'Ole , qu'un
léger duvet colorait déjà ses joues
vermeilles, et qu'il avait conduit
quelques-unes de ces jeunes fille*
dans les balliers du bois les plus
fertiles en belles noisettes , il ne
JEHAN DE SAINTRÉ. iSg
différa plus à suivre les conseils de
son curé , et alla le présenter à
l'abbaye de**% où il fut reçu à
bras ouverts.
Le jeune novice s'y forma sans
peine. Jamais on n'avait apporté
dans son état de plus heureuses et
plus brillantes dispositions. Il de-
vint le héros du chœur , de la cui-
sine et du cellier 5 levant un muid
d'une main , pour le ranger sur les
tréteaux , composant les meilleurs
salmis , chantant les leçons à ténè-
bres et les hymnes d'une voix écla-
tante. Ses talens, sa figure char-
mante , sa force , sa taille de cinq
pieds huit pouces , se perfection-
nèrent de jour en jour. Le célèbre
Hou don l'eût rhoisi pour modèle ,
V
'^,
i6o Iepetit
s'il eût voulu faire naîtï^ Hercule
sous son ciseau dans le plus in-
croyable de ses travaux. Rubens
eût regretté de ne pouvoir assez
bien rendre le coloris brillant de
son teint ; on croit même que c'est
d'après l'un de ses portraits que
frère Jean des Entomures avait mis
à la place d'honneur dans un sallon
de sou abbaye de Thélèrae , que
Despréaux reçut l'idée de ce vers
heureux , et qui peint si bien :
L'autre broie , en riant , le vermillon des moines.
On croira sans peine qu'avec des
qualités aussi supérieures, l'ame et
le caractère le plus franc , l'humeur
la plus riante, le goût le plus dé-
cidé pour la bonne chère , le bon
vin , et tous les travaux utiles à la
:rEHAN DE SAINTRÉ. lél
communauté, il se fit adorer de
l'abbé , de ses confrères , et que ,
reçu profès , il passa rapidement par
toutes les charges de l'abbaye , qu'il
remplit toutes avec honneur jusqu'à
ce qu'il fût fixé dans celles de dé-
pensier et de cellerier, dont l'exer-
cice acheva de le couvrir de gloire.
Cinq ou six ans après , l'abbé , mou-
rant d'une indigestion , le montrait
au doigt , de sa main tremblante ,
aux moines assemblés autour de lui ;
et tous applaudissaient , en secret ,
au mot de successeur que ses lèvres
mourantes balbutiaient. L'abbé
venait à peine d'être déposé dans
la tombe, que le chapitre s'assem-
bla. Le fils du digne laboureur , élu
tout d'une voix, fut béni par sou
l6a LE PETIT
évéque , porta la crosse de la meil-^
leure grâce ; la mitre brillante
couvrit son blanc et large front ; sa
longue robe , d'une serge fine et
blanche comme la neige , formait
des plis agréables sur les beaux
contours de sa taille forte , mais élé*
gante j ses yeux perçans et pleins
de feu auraient pu faire soupçonner
que cette longue robe cachait des
pieds de chèvre , s'il ne s'était fait
une habitude de la lever , et de
laisser voir un bas blanc bien tiré,
et les deux jambes les mieux faite»
et les plus nerveuses.
On nous reprochera peut-être
d'avoir été beaucoup trop long
dans les détails de l'éducation , et
dans la peinture des mœurs et d^
JEHAN DE SAINTRÊ. l63
la figure de damp abbé ; mais , il
faut l'avouer , nous ne pouvons nous
empêcher d'aimer cette charmante
dame des belles-Cousined , si géné-
reuse, si tendre, si sensible : ne
devons-nous pas d'ailleurs multi-
plier les excuses pour une grande
princesse ? Hélas ! nous frémissons
de l'idée que lâen d'honnêtes lec-
teurs vont preadre d'elle. Jamais
ce sexe charmant , honnête et si
fidèle , qui fait les charmes et l'hon-
neur de la société, n'excusera dans
la dame des belles-Cousines , ce
qu'il pardonne à peine à ce vaurien
de Galaor ; mais du moins il nous
saura gré de notre bonne intention ,
et de notre zèle à l'excuser même
çuand il devient infidèle.
164 I-E PETIT
La dame des belles-Cousines
arriva donc dans cette abbaye , le
cœur occupé par les regrets et par
l'idée toujours présente de son
amant. Elle venait chercher aux
pieds des autels quelques consola-
tions , et y porter ce qui restait de
son ame. Son arrivée ayant été an-
noncée par ses écuyers , quatre
beaux pères , portant un dais , l'at-
tendaient à la porte de l'église : un
riche carreau était préparé pour
elle ; et darap abbé , couvert de sa
mitre brillante, paré d'une large
croix d'or , d'une riche étole brodée ,
tenait sa crosse d'argent d'une main,
et de l'autre le goupillon pour lui
présenter l'eau bénite. La princesse
fut frappée de la modestie et dç
JEHAN DE.SAINTRÉ. l65
l'air de dignité de cette première
réception. La figure majestueuse
alors de damp abbé , lui rappela
celle des grands-prêtres de Juda.
S'étant mise à genoux^ elle reçut
l'eau bénite de sa main ; et damp
abbé , n'osant encore fixer ses re-
gards sur les yeux toucbans dé la
princesse , ce fut à d'autres charmes ,
que les siens, bientôt devenus étin-
celans , rendirent leur premier hom-
mage.
Ayant conduit la princesse sur
ixn riche prie-Dieu près de l'autel ,
sa voix sonore et brillante fit re-
tentir l'église lorsqu'il entonna le
Te Deum^ dont il répétait les
versets alternativement avec le
chœur. Cette yoix agréable , quoi-
l66 LE PETIT
que éclatante , faisant déjà quelque
Impression sur elle , sut la distraire
de se» premières médîtalioDS. Elle
leva se» beaux yeux sur ceux de
damp abbé, qui ne pouvait s'em-
pêcher d'observer ses moindres
mouvemens. Leurs regards se ren-
contrirent ; l'attention de damp
abbé devint plus forte ; la distrac-
tion de la belle veuve augmenta-
La messe étant célébrée, la dame
des belles-Cousines se préparait à
partir, lorsque l'abbé,' suivi des
principaux de la maison , l'ayant
conduite à )a porte de l'église, lui
dit respectueusement qu'il était
bien tard pour retourner dîner à
son cbâteau ; et la supplia , comme
fondatrice de l'abbaye , de venir
JEHAN DE SAINTRÉ. 167
s'y reposer , et prendre un repas fru-
gal dans un monastère aimé de ses
augustes aïeux , qu'elle honorerait
par sa présence. Elle ne trouva au-
cune bonne raison pour se refuser
à cette invitation respectueuse.
Hélas ! le sort la destinait à n'en
trouver jamais de meilleures pour
s'opposer à tous les mauvais tours
qu'un méchant enfant lui préparait.
Quelle fut la surprise de la dame
des belles-Cousines en entrant dans
unsallon agréable , placé entre deux
jardins , oîi déjà l'on dressait une
table couverte du plus beau linge ,
et qui bientôt fut jonchée de fleurs !
Un festin superbe fut promptement
servi ; et damp abbé , un peu plus
rassuré , parut encore plus aimable
l68 LE PETIT
aux dames Jehanne , Ysabelle et
Catherine, à cette table qui pa-
raissait son véritable élément , qu'il
ne leur avait paru majestueux à
l'église y faisant les honneurs da
festin avec grâce , servant la prin-
cesse d'un air respectueux , et les
dames d'un air libre et galant. Ces
trois dames se parlaient sans cesse
à l'oreille ; et celle qui était placée
plus près de la princesse , paraissant
plus occupée de ce qu'elles se di-
saient , la dame des belles-Cousines
ne put s'empêcher de lui faire une
question dont elle devinait déjà la
réponse. Cette réponse fut bien
avantageuse à damp abbé. La be^le
veuve ne répondit rien ; mais , le
regardant du coin de l'œil, elle
suivait
JEHAN DE SAINTRÉ. 169
suivait sans cesse , et peut-être
même sans s'en douter , tous ses
mouvemens , tous ses soins em-
pressés ; et n'en trouvait aucun qui
ne fût animé par une grâce natu-
relle , et par le désir de plaire.
Les excellens vins de toute es-
pèce, et sur-tout celui sur lequel
saint Bernard répandit sa bénédic*-
tion dans le treizième siècle , en fa-
veur du don que les habitans de
Voujeaux avaient fait du terrain qui
le produit à l'abbaye de Cîteaux ,
pour obtenir de riches communes
dans Téternelle patrie des élus, les
vins des Pyrénées et de la Grèce
même , que damp abbé faisait venir
à grands frais, et qui brillaient sur
la table dans des bocaux de cristal ,
i5
lyO ' I.Ï PETIT
au milieu des plus beaux fruits de la
saison , établirent au dessert cette
gaieté , cette doilce liberté qui
bannit une ennuyeuse contrainte.
Madame Catherine , que quelques
années de plus rendaient plus har-
die que ses compagnes , aimait
beaucoup à parler ; et , trouvant
damp abbé très-aimable , elle se plut
à l'attaquer et à l'agacer par quel-
ques plaisanteries. L'abbé qui cher-
chait à briller , y répondit d'un ton
très-gaillard , et avec la gaieté d'un
moine bien gâté par ses succès avec
de petites femmes des bourgs voi-
sins , qui ne connaissaient rien
d'aussi grand que monseigneur
l'abbé. Ses réponses eussent pu
paraître indécentes k ces dames
:r£HAN DE SAINTRÉ. 171
dans le» châteaux de Loches ou de
Leplessis-les-Tours ; mais dans un
monastère , et sorties de la bouche
riante et vermeille de damp abbé ,
elles ne paraissaient déjà que plai-
santes à la dame des belles-Cou->
sines. Bientôt ménae elle se joignit
à madame Catherine ; et l'abbé ,
perdant presque la tête , que le vin ,
l'amour et les désirs commençaient
à bien échauffer , déploya toute la
galanterie monastique, compara la
fondatrice de son abbaye aux plus
aimables saintes du paradis , à
Vénus même, dont il avait appris
un peu l'histoire sur une ancienne
tapisserie , et fit deux ou trois fois
rougir la dame des belles-Cousines:
mais il ne déplut pas. « Parbleu,
• •
17* LE PETIT
« Madame , j'espère bien , dit-il ,♦
«• que notre auguste fondatrice ne
«voudra pas attaquer les statuts
« de notre ordre , dont ses généreux
« pères l'ont laissée la protectrice.
« L'un des plus sacrés que notre bon
« et saint père Bernard nous ait
«< laissé, c'est celui d'exercer l'hos-
« pitalité. Quiconque, dit-il , entrera
« dans les monastères de mon ordre,
« doit y être reçu et traité , pendant
«« trois jours , comme le serait un des
« enfans de l'abbaye. Les religieux
M même sont en droit d'exiger qu'il y
» reste au moins un jour franc , pour
«« qu'il assiste à leurs prières , à leurs
" repas , et qu'il puisse s'associer ai*x
«« mérites attachés à l'ordre. Songez,
" Madame , que vous êtes venue
JEHAN" DE SAINTRÉ. 17^
«' dans cette.maison pour gagner les
« pardons ; et que vous ne pouvez
«< les obtenir qu'en observant nos
«» statuts , et qu'en nous accordant
« au moins toute la journée. Nous
" avons des chambres commodes ;
« demain votre altesse royale pourra
«aisément assister à notre office,
" gagner les pardons , prendre un
« dîner pareil à celui-ci , et retour-
« ner.le soir à son château. »
Hélas ! la belle veuve ne put en-
core trouver de bonnes raisons pour
se refuser à cette prière , qu'accom-
pagnait l'air le plus vif , le plus
rempli de candeur, le plus expressif
et le plus embarrassant pour celle
qui aurait craint d'y trouver plus
que de la politesse. Elle fut quel-
« • «
<74 ^^ PETIT
ques momens sans répondre. Les'
dames lui rendirent le service de
la presser ; et comme elle ne pou-
vait rien faire sans y mettre de la
grâce , elle promit de ne partir que '
le lendemain avec tant de bonté ,
et dans ce moment ses beaux yeux
devinrent si doux et si rians , que
damp abbé ne put s'empêcher de se
précipiter à ses genoux , de saisir
le bajs de sa robe , et de la baiser
avec une ardeur que la vue de deux
)olis pieds augmenta bientôt encore.
Rien n'échappait aux yeux de la
belle veuve. Ce premier mouvement
ne put lui déplaire ; elle lui trouva
même encore plus de grâce , étant
en désordre à ses genoux , qu'il
n'en avait , paré de tous les orne-
mens abl>atiaux.
JEHAN DE SAINT RÉ. lyS'
De petite» coupes de cristal de
roche, présentées pleines de la li-
queur précieuse de la Dalmatie ,
étaient déjà vidées , lorsque l'abbé
les conduisit dans un vert et beau
préau , où des sièges commodes
étaient préparés à l'abri du soleil ,
dont les platanes et les sycomore»
touffus voilaient en entier les rayons.
Darap abbé, voulant procurer quel-
que amusement à la dame des bel-
les-Cousines , lui dit d'un air riant :
« Madame , vous devez être lasse
«« de ces joutes et de ces tournois
ti présentés si souvent dans les gran-
" des cours. Permettez-moi de vous
M faire voir les jeux que les enfans
«de saint Bernard se permettent
•« pour s'entretenir dans une sou^
176 LE PETIT
« plesse de nerfs et dans un exercice
« utile à la santé. »• A ces mots , don-
nant l'exemple aux jeunes moines
de son couvent , il fut le premier à
secouer son long scapulaire et son
chaperon ; et retroussant sa robe
dans sa ceinture , et laissant voir
des bras blancs et nerveux décou-
verts jusqu'au dessus du coude, il
provoqua les religieux à la course ,
au saut , et même à la lutte.
Quelques-uns parurent des ému-
les dignes de lui dans les deux pre-
mieux jeux ; mais , quoique presque
tous fussent grands et bien faits,
aucun n'approchait de cette taille
, élégante et nerveuse qui semblait,
par la correspondance de tous les
muscles , être toujours dans l'atti-
Jehan de saintré. 177
tude la moins gênée et la plus fa-
vorable. Aucun des Jeunes moines
n'eût osé se présenter pour la lutte ,
connaissant de longue main l'a-
dresse et la force prodigieuse de
damp abbé , si celui-ci , en provo-
quant les deux plus forts , ne les eût
piqués d'honneur pour essayer de
l'ébranler. Damp abbé leur laissa ,
pendant quelque temps , faire des
efforts inutiles ; et voulant enfin ter-
miner ces jeux qui duraient depuis
une heure , il déploya tout-à-coup
ses forces , enleva tout à la fois ses
deux adversaires à deux pieds de
hauteur , et alla les porter entre
ses bras aux pieds de la dame des
belles-Cousines.
Pendant ces jeux , la princesse
178 LE PETIT
ae rappela plus d'une fois le temps
où , se plaisant à voir les exercices
de la jeune noblesse de la cour ,
elle allait souvent sur ce balcon
d'où ses regards s'attachaient avec
tant de plaisir sur le jeune Saintré.
Mais enfin ( nous sommes forcés de
le dire ) déjà l'image de l'aimable
Saintré ne se peignait plus si char-
mante à son souvenir ; la compa-
raison qu'elle faisait de sa taille
fine et légère avec celle de damp
abbé , dont , en ce moment , elle
était vivement frappée , ne lui rap-
pelait qu'un jeune page , peut-être
même un joli polisson. Absorbée
dans une nouvelle rêverie , elle ne
sentait de cette complication d'ac-
cidens divers que messire Hue avait
JEHAN DE SAINTRÉ. lyo
définie si habilement par le mot
vapeurs, qu'une vive émotion qui
semblait se répandre dans toutes
ses veines , et qui lui paraissait trop
agréable pour en craindre la durée.
Cette émotion redoubla lorsque
Tabbé , fier de son triomphe , porta
ses deux compagnons à ses pieds y
en lui disant : — Madame , c'est à
vous de nommer le vainqueur ; et
c'est de votre belle main qu'il doit
recevoir le prix de sa victoire.
— Elle rougit , et l'auteur laisse de-
viner si c'est de plaisir ou de pudeur.
Elle se remit de ce premier trouble ;
et tirant de son doigt'une grosse et
brillante émeraude , entourée de
diamans jaunes : «« Damp abbé, lui
« dit-elle , qui pourrait ici vous rien
l8o LE PETIT
disputer ? Recevez donc de ma
main ce léger prix de votre vic-
toire dans ces jeux plus agréables
pour moi que les combats souvent
ensanglantés de nos tournois. »»
L'abbé , se jetant une seconde fois
à ses genoux , présenta sa main pour
recevoir la bague ; la princesse ,
voulant la placer elle-même , serra
nécessairement le doigt : ce doigt
répondit si brusquement à toute
l'existence de l'abbé , qu'il ne put
empêcher ses lèvres brûlantes de
porter un baiser sur la main qui le
pressait ; et ce baiser répondit si
brusquement au cœur de la malade
de messire Hue , qu'elle ne put en
être offensée.
L'un et l'autre se levèrent enfin.
L'abbé
JEHAN DE SAINTRÉ. l8l
L'abbé lui donnant la main , la con-
duisit à une calèche simple, mais
commode , qu'il avait fait préparer
pour lui donner le plaisir de la
chasse , et lui faire parcourir les
beJles routes de la forêt. Bientôt
des fauconniers, bien montés, en-
tourèrent la calèche ; et peu de
momens après , damp abbé , vêtu
d'un habit de campagne , qui dé-
couvrait toutes les perfections de sa
taille , parut sur un beau coursier ,
le front couvert d'une espèce de
chaperon étroit , qui se relevait par
les bords avec grâce , et ne tenait
en rien du vaste et traînant chape-
ron des enfans de S. Bernard.
Damp abbé guidant la calèche
dans la plaine, et les chiens faisant
i6
iSa LE PETIT
lever le gibier de toutes parts ,
bientôt des alouettes furent enle-
vées par les émérillons \ des perdrix
furent portées à terre par le coup de
talon des tiercelets ; et un kéron
s'étant élevé d'une touffe de ro-
seaux 9 trois faucons qui furent l'ins-
tant d'après déchaperonnés , s'agi-
tant sur le poing des fauconniers ,
s'élevèrent en tournant pour suivre
le héron qui déjà se dérobait aux
yeux j et paraissait avoir percé la
nue : quelques momens après on le
vit précipité par les coups redou-
blés des faucons , qui l'ayant à la
fin surmonté dans son vol , le frap-
paient tour-à-tour de leurs talons ;
et descendirent avec assez de rapi-
dité , pour le lier dans leurs serres
1
I
I
n
JEHAN DE SAINTRÉ. l83
au moment qu'il allait toucher la
terre. L'abbé s'avançant prompte-
ment , reçut de ses fauconniers la
patte et les belles plumes de l'ai-
grette du héron , et vint les offrir
d'un air galant à la princesse.
Cette chasse étant finie, la calè-
che prit la route de la forêt. Bientôt
une collation , des glaces , des sur-
prises de tout genre , manifestèrent
la galanterie de l'abbé. Les dames
exprimèrent leur étonnement : la
princesse , par un effet mieux senti,
ne dit rien ; se laissant aller douce-
ment aux nouveaux mouvemens de
son ame , et n'ayant déjà plus de re-
mords , elle commença à jouir sans
trouble de tout ce qite damp abbé
faisait pour lui plaire. Cette colla-
• •
Io4 LE PETIT
tion augmenta la liberté qui com-
mençait à s'établir entre eux : et
le soleil étant prêt à disparaître y
elle vit finir sans peine un jour
agréablement rempli , en pensant
que la soirée qu'elle allait passer
dans l'abbaye pourrait être toute
aussi riante pour elle.
En arrivant ^ les premières om-
bres delà nuit, augmentées par un
léger orage, lui firent voir la façade
de l'abbaye illuminée; etcefutàla
clarté de vingt flambeaux de poing ,
que l'abbé la conduisit dans le ri-
cbe appartement qu'il lui avait
fait préparer. Un concert cham-
pêtre s'y fit bientôt entendre ; mais
la princesse , agitée , presque op-
pressée par toutes ses nouvelles
7EHAN DE SAINTRÉ. i85
idées , par tous ces spectacles qui
s'étaient succédés si rapidement ,
ne put prêter une longue attention
à cette nouvelle fêle ; et bientôt
une douce rêverie et quelques mo-
mens de repos lui paraissant pré-
férables , elle passa dans l'intérieur
de son appartement avec ses dames ,
et damp abbé qu'elle eût trouvé
bien impoli de bannir alors d'auprès
d'elle.
Le prudent et modeste auteur
ne s'étend point sur les détails de
cette soirée , qui fut même assez
long-temps prolongée après le sou-
per et le départ des dames. Il passe
rapidement au réveil de la prin-
cesse , dont les yeux ne furent ja-
mais si brillans. Il laisse entrevoir
l86 LE ^ETI T
seulement que la dame des belles-
Cousines , entraînée par ce charme
et ce pouvoir irrésistible que mes-
sire Hue avait si bien reconnu ^ ren-
fermait déjà dans son cœur de nou-
veaux secrets , auxquels Saintré
n'avait plus de part : il peint même
l'abbé paraissant le lendemain à la
toilette delà princesse avec un air
moins empressé , mais plus respec-
tueux. Enfin il fait penser que tous
deux pouvaient avoir besoin des
pardons que les cloches de l'abbaye
annonçaient qu'il était temps d'al-
ler mériter.
L'abbé fit les honneurs avec la
même grâce que la veille ; le jour
entier fut marqué par des soins nou-
veaux , et le soir il reconduisit la
JEHAN DE SAINTRÉ. 187
princesse à son châfeau. Comme il
restait encore cinq; jours de prières
pour gagner pleinement les indul-
gences, ils se quittèrent avec moins
de regret, dans la certitude de se
revoir dès le lendemain matin.
Ces cinq jours de pardons, furent
cinq jours de fêtes plus variées et
plus ingénieuses. Semblable au
jeune et rustique Cimon qui fut
dans un instant poli par Pamour ,
Fabbé avait promptement reçu les
mêmes leçons de ce maître enchan-
teur qui nous fait si facilement
changer de maintien et de langage.
Ces cinq jours furent suivis d'un
grand nombre de pareils. Un temps
si doux s'écoula rapidement ^ mais
trois mois d'absence de la belle-
l88 LE PETIT
Cousine avaient paru assez longs
à la reine pour lui envoyer un
gentilhomme , avec une lettre de
sa main pour la presser de revenir
auprès d'elle.
L'adroite et belle-Cousine , pré-
venue de l'arrivée de ce gentil-
homme , eut soin de le recevoir
dans son lit , et de faire assez in-
tercepter le jour , pour qu'il ne
s'aperçût pas que les roses du plaisir
et de la santé rendaient son teint
plus frais et plus brillant qu'il ne
l'avait été depuis long-temps : elle
affecta plus que jamais la langueur ^
et dans l'audience qu'elle lui donna
ainsi que dans la réponse qu'elle
lui fit remettre le soir , elle s'ex -
cusa sur sa mauvaise santé de re-
JEHAN DE SAINTRÉ. 189^
tourner à la cour , et sur la néces-
sité de continuer les remèdes favo-
rables qu*elle avait commencés.
Tandis que le perfide amour se
jouait aussi cruellement de la sé-
curité du brave et fidèle Saintré ,
ce jeune héros venait de se couvrir
d'une gloire immortelle. Son bras
vainqueur avait fait tomber sous
ses coups les deux soudans qui com-
naandaient les infidèles ; il leur avait
arraché de sa main l'étendard du
croissant ; et les Turcs , épouvantés
à l'aspect de la bannière triom-
phante de la croix , fuyaient de
toutes parts , abandonnaient la
Prusse , la Silésie , et cherchaient à
se réfugier dans les marais du Pont-
Euxin,
190 I-E PETIT
La trop cligne petite-nièce de»
belles-filles de Philippe -le -Bel
menait impunément la même vie
avec damp abbé , qu'elles avaient
menée avec les malheureux Lanoy ,
lorsque Saintré couvert de lauriers,
et brûlant d'apporter aux pieds de
la dame des belles-Cousines les
trophées de sa victoire , arriva à
la cour de France , après s'être sé-
paré de son frère d'armes monsei-
gneur Enguerand , qui retournait
couvert de la même gloire à la cour
d'Aragon.
Déjà Saintré avait baisé les
mains de son auguste maître , et lui
avait rendu compte modestement
de la plus glorieuse campagne ;
déjà il était chez la reine , dans l'es-
JEHAN DE SAINTRé. I91
pérance d'y voir la dame des belles-
Cousines , de recevoir le signal de
la petite épingle , et de se retrouver
le soir à ses genoux. Quelles furent
sa surprise et sa douleur , en ap-
prenant de la bouche de la reine
même , que depuis près de cinq
mois la belle-Cousine s'était retirée
dans l'un de ses châteaux, donnait
rarement de ses nouvelles , et se
servait même de nouveaux pré-
textes pour*prolonger son absence !
La douleur et les inquiétudes de
l'ame loyale de Saintré ne por-
tèrent que sur la langueur et la
maladie qui retenaient depuis si
long-temps celle qu'il adorait : il
prit le prétexte de la mort de son
père , et de la nécessité d'aller se
192 I-E PETIT
faire reconnaître par les vassaux de
sabaronnie ; et dès le surlendemain,
suivi d'un seul écuyer , il partit , et
vola vers ce château qui renfermait
celle qui lui faisait aimer la vie.
Arrivé dans le parc , il apprit par
un ancien domestique de la prin-
cesse , que sa maîtresse jouissait de
la santé la plus parfaite, et qu'elle
venait déjà de traverser le parc ,
montée sur sa haquenée , suivie de
ses trois dames, pour aller chasser
dans la forêt. Saintré n'hésita pas
à voler sur ses traces ; et , dirigé
par le bruit des cors et la voix, des
chiens , il aperçut bientôt la dame
des belles-Cousines , arrêtée dans
une étoile de la forêt. Voler près
d'elle, se jeter à bas de son cheval ,
embrasser
JEHAÎÎT DE SAINTRÉ. 198
tîmbrasser les genoux de sa dame y
fut l'ouvrage d'un moment. La
dame qui ne l'attendait pas, qui ne
pensait plus à lui , que sa présence
accusait, fit un cri de surprise , le
reconnaissant à peine : — Ah ! c'est
vous 5 monseigneur de SaintréPlui
dit-elle d'un ton assez froid (ce titre
lui était dû depuis qu'il était che-
valier ) ; vraiment je ne vous atten-
dais pas sitôt. Pourquoi , ajouta-
t-elle d'un ton plus froid , avez-
vous quitté le roi votre bon maître ?
pourquoi êtes-vous venu me cher-
jcher ici ?
Saintré glacé , surpris , confondu ,
lève les yeux au ciel , les porte sur
ceux de sa dame , dont il peut à
•peine surprendre un regard , et lui
^7
194 ^^ PETIT
dit : — Juste ciel ! Madame , est-ce
bien vous qui tenez ce langage , et
qui recevez avec une si cruelle froi-
deur le fidèle et malheureux Sain-
tré ? — Si je ne me trompe , répon-
dit-elle d'un air sec et hautain , vos
propos renferment un reproche : de
quel droit venez-vous troubler mes
amusemens ?
Saintré pensa expirer d'étonne-
ment et de douleur. Il n'avait pas
la force de se relever; il avait aban*
donné ces genoux qu'il avait d'abord
serrés si tendrement ; et la dame des
belles-Cousines était déjà prête k
s'éloigner et à le laisser dans cet
état , lorsque damp abbé arrive à
toutes jambes , un cor passé sur son
cou et dans son bras gauche , et ,
JEHAN DE SAINTRÉ. 195
sans prendre garde à Saintré , dit à
la dame des belles-Cousines : — Ne
perdez pas u^i moment, Madame,
sî vous voulez voir le cerf encore
vivant. — La princesse frappe sa
haquenée , s'éloigne brusquement
avec damp abbé sans daigner re-
garder Saîntré, qui demeure im-
mobile , cherche à deviner quel est
cet homme qui vient d'entraîner la
princesse , et fixe ses yeux tristes
sur madame Catherine qu'il voit
lever au ciel les siens pleins de lar-
mes , s'écrîant : «» Ah ! brave et mal-
« heureux Saintré , que les temps
« sont changés ! »
Ce peu de mots porta la lumière
et le désespoir dans l'ame sensible
de Saintré : mais cherchant à con-
196 LE PET IT
£rmer ou à détruire les cruels soup-
çons , qui , malgré lui ,1e pénétraient
déjà j et remontant à cheval , il
suivit tristement les trois dames ,
qui paraissaient partager sa dou-
leur 9 et ne rejoignirent qu'au pas
de leur palefroi la dame des belles-
Cousines , attentive alors à voir
damp abbé qui levait le pied du
cerf pour le lui présenter. L'infi-
délie veuve avait eu le temps d'a-
vertir son nouvel amant que le
chevalier qu'il venait de voir était
le célèbre Jehan de Saintré , l'élève
du roi y et qui possédait un château
près de son abbaye.
Saintré salua profondément et
d'un air sérieux la dame des belles-
Cousines en l'abordant : — Sans
JEHAN DE SAINTRÉ. I97
doute, sire, lui dit-elle, vous êtes
venu de votre château pour voir
un moment la chasse ? — Non ,
Madame , lui répondit-il ; arrivé
depuis très-peu de jours de l'armée
de Prusse , je n'ai paru qu'un mo-
ment à la cour. L'inquiétude que me
donnait la maladie d'une grande
princesse qui m'a toujours pro-
tégé, ne m'a pas permis de différer
un moment de venir moi - même
m'informer de son état. — Vrai-
ment , répondit - elle j vous aviez
grand tort de vous en inquiéter :
vous pouvez voir qu'il n'a jamais été
meilleur qu'aujourd'hui j et même,
ajouta-t-elle en regardant l'abbé
qui souriait , jamais mon ame ne
fut plus tranquille que depuis que je
Î98 LE PET IT
goûte îci des plaisirs qui mVtaîent
inconnus. — Damp abbé empêcha
Saintré de répondre , en s*appro-
chant de lui d'un air assez familier.
« Monseigneur de Saintré , lui dit-il^
« j'apprends que nous sommes voi-
«« sins ; il ne tiendra pas à moi que
« nous ne vivions dans la meilleure
«intelligence. »» A ces mots , sans
même écouter la réponse de Sain-
tré , il s'approcha d'un air plus fa-
milier de la belle veuve : « Madame ,
« lui dit-il assez haut pour que Sain-
«« tré pût l'entendre , ne me conseil-
«« lez-vous pas de prier le seigneur
«t de Saintré de venir souper ce soir
«* à l'abbaye ? — Eh mais , dit-elle
« assez embarrassée , comme vou«
•i-YOudrez ; • • • cependant • . . neàé^
JEHAN DE SAINTRE. 19^
^chirez "pas sa robe pour V arrêter,
« s'il se refuse à votre invitation. »
Saintré , qui se proposait inté-
rieurement d'achever de dévelop-
per un mystère qui s'éclaircissait
^e plus en plus à ses yeux , ne
balança pas à se rendre à la légère
invitation de l'abbé ; et tous en-
semble ayant pris le chemin de
Pabbaye , Saintré ne s'occupa que
de madame Catherine pendant la
route ; et se contenta d'observer
finement le maintien de la prin-
cesse , tandis que le présomptueux
abbé l'entretenait d'un air libre ,
lui parlait souvent à l'oreille , et
semblait plaisanter avec elle de l'air
sérieux et contraint avec lequel
Saintré les suivait , éloigné d'eux
de quelques pas.
200 LE PETIT
La joie , la magnificence qui
brillèrent dans l'abbaye à leur arri-
vée, surprirent Saintré. Il crut en-
trer dans un château préparé pour
les noces du seigneur du lieu , plutôt
que dans le modeste séjour d'un
disciple du sévère S. Bernard.
Le souper fut très - bon , et de-
vint même assez gai 3 Saintré ne
cherchant déjà plus à pénétrer les
sentimens de la dame des belles-
Cousines , et damp abbé se livrant
à la joie bruyante d'un riche moine
qui se sent le plus fort , et que l'ha-
bitude du bonheur rend avanta-
geux : bientôt même , excité par les
regards et les applaudissemens de
la dame , qui déjà ne se contrai-
gnait plus , ii essaya de faire quel-
JEHAN DE SAINTRÉ. 201
ques plaisanteries sur la chevalerie ,
et sur ceux qui tiraient leur hon-
neur et leur renommée de cet état.
Le vin , la bonne chère , les lorgne-
ries de la dame l'emportant encore
plus loin , il osa lui presser les ge-
noux. Saintré vit le mouvement ; et ,
quoiqu'il eût pris le parti de n'avoir
plus qu'un froid mépris pour cette
ingrate , il ne put s'empêcher de rou-
gir pour elle. Le moine animé plus
que jamais, et voyant l'air sérieux
et embarrassé de Saintré , se crut
en droit de le plaisanter , et même
de le braver. « Qu'est-ce donc ^
« monseigneur de Saintré, lui dit-il,
« vous avez l'air de vous ennuyer
« avec nous ? Le vin ne vous paraît-
« il pas bon , ou la pitance d'un
202 LE PETIT
•«simple religieux n'est -elle pas
« cligne d'un chevalier souvent ad-
«« mis à la table des plus grands sou-
« verains ? »» Saintré l'assura fort
qu'on ne pouvait rien ajouter à l'ex-
cellence du vin et à la bonne chère ;
et que d'ailleurs , la présence d'une
aussi grande dame honorerait la
plus vile chaumière. Le moine,
piqué de ce que Saintré semblait,
J)ar ce propos , dégrader un peu son
abbaye et sa table, répondit brus-
quement : Tous ces chevaliers et
ces écuyers , qui vont si souvent
Courir le monde, seraient bien heu-
reux de trouver quelquefois de pa-
reilles chaumières en leur chemin.
— La damé sourit de la réponse
de l'abbé, et , le pressant du genou
JEHAN DE SAINTRÉ. 2o3
à son tour , semblait ranimer à
poursuivre la plaisanterie. — Con-
venez , seigneur de Saintré , lui
dit-il , que de tous ces férailleurs
il en est bien peu qui soient conduits
par l'amour de la gloire. Se trou-
vant oisifs dans une cour, ils com-
mencent par y chercher quelque
folle ou quelque beauté niaise , fa-
cile à séduire 5 s'ils la trouvent , iW
la trompent; s'ils sont rebutés, ils
gémissent , ils pleurent ; et les
femmes, qui ne sont que trop por-
tées à croire aux grandes passions,
en sont souvent les dupes. Mais un
des moyens les plus sûrs de ces
quêteurs d'aventures , c'est de faire
avec éclat pour elles ce qu'ils nom-
ment des entreprises d'amour. Alors
204 ^ ^ PETIT
s'attachant quelque espèce d'em-
prinse (i) sur le bras , au cou ou àla
^ambe , ils font accroire en parti-
culier à toutes ces pauvres dames ,
qu'ils les ont prises pour elles , et que
c'est pour leur en apporter le prix
qu'ils vont courir les plus grands
hasards. Ils trouvent même un dou-
ble avantage à cette feinte ; l'an-
cien usage des grandes cours étant
de favoriser de pareilles entrepri-
ses , ils savent qu'ils recevront de
la bonté du maître et de la famille
royale le moyen d'aller courir le
monde , et de se donner du bon
temps. Successivement ils parcou-
rent les cours de l'Europe , ne son-
(r) Nom de la marque que portait uu che-
valier, et dont il devait se faire déferrer.
géant
JEHAN DE &AINTRÉ. 2o5
géant qu'à s'y amuser. Les salles
de bal sont leurs lices. Lorsqu'ils
ont bien battu le pays , ils revien-
nent avec un valet menteur qu'ils
habillent en héraut d'armes ; et le
chargeant de mentir encore plus
qu'eux , il résulte des contes les
plus faux, la plus fausse renommée
et le plus brillant accueil. Qu'en
pensez-vous , Ma dame? ajouta l'im-
pudent abbé y trouvez-vous que je
m'écarte de la vérité? — Je pense,
_ dit la princesse , que vous venez de
peindre , trait pour trait , tous ces
jeunes aventuriers. — Tous ! s'écria
Saintré en la fixant , tous ! . . . Ah !
Madame , il n'est pas possible que
vous le pensiez ; et je suis étonné
que la protectrice-née de la noblesse
i8
2o6 LE PETIT
du royaume , et qui s'est montrée
telle jusqu'à ce jour , la laisse avilir
en sa présence , avec autant d'au-
dace et de fausseté. — Parbleu ! mon-
seigneur de Saintré , reprit l'abbé en
l'interrompant , il peut bien y avoir
quelques exceptions 5 mais , en gé-
néral, c'est l'histoire fidelle de tous
ces gens qui se couvrent de fer , et
qui souvent auraient grand'peur,
s'ils rencontraient un véritable dan-
ger — Damp abbé , répondit
vivement Saintré , vous osez trop ;
respectez un état qui vous dote ,
vous protège , et vous aide à re-
cueillir tranquillement les richesses
dont souvent vous abusez. Si vous
étiez d'état à soutenir les propos
téméraires que vous venez de hasar-
JEHAN DE SÀINTRÉ. lOJ
der , vous subiriez bientôt la puni •
f
tion qu'ils méritent. — Ma foi , mon-
seigneur de Saintré , dit brusque-
ment le moine , je les soutiendrais
envers et contre tous , si ce pouvait
êtrd avec des armes égales, et dont
je fusse accoutumé à me servir. Il
est vraiment bien aisé à un homme
si enveloppé de fer, qu'on aurait
peine à le blesser avec une aiguille ,
de braver un pauvre diable de moine
qui n'a quç son froc et son scapu-
laire : mais si , pour soutenir vous-
-même ce que vous m'avez dit, vous
me présentiez un champion qui ac-
ceptât de lutter avec moi. Madame
connaîtrait bientôt qui de nous deux
a raison.
La dame des belles-Cousines se
2o8 LE PETIT
pâmait de rire de cette dispute :
ses yeux , ses pieds , ses mains en-
courageaient l'abbé , et paraissaient
lui applaudir. Bientôt , perdant
toute retenue , et ne cherchant plus
qu'à braver et à mortifier Saintré^
connaissant les forces de l'un et de
l'autre , et jugeant l'abbé supérieur
par ce qu'elle avait déjà vu sur le
préau : — Damp abbé, dit-elle avec
un rire moqueur , savez-vous ce que
vous risquez par un pareil défi ? et
ne voyez-vous pas que le seigneur
de Saintré , qui se trouve mainte-
nant sans armes, ne doit point ba-
lancer de l'accepter? — A la bonne
heure, dit Pabbé : si le jeu plaît à
monseigneur , je suis son homme.
Non , parbleu , je ne m'en dédirai
JEHAN DE SAINTRÉ. 209
pas ; et je serai charmé si Madame
veut bien être témoin de cette lutte ,
et couronner de sa main celui qui
remportera la victoire. — Saintré
sentit bien toute la noirceur et l'a-
dresse de celle qu'il méprisait déjà
dans son ame. Mais son grand cœur
ne put souffrir d'être défié par un
moine insolent ; il ne résista point
à son premier mouvement , qui le
portait à cette lutte inégale : il se
leva de table le premier ; et regar-
dant la dame avec fierté: — C'est
en efiet , Madame , lui dit-il à moitié
bas, la seule espèce de combat que
vous méritez qu'on rende aujour-
d'hui pour vous.
Dès que l'abbé vit Saintré debout,
il quitta la table en faisant un saut
• • •
ilO LE PETIT
de joîe : il courat «'empaTer fami-
lièrement de cette main charmante
que mille tendres et respectueux
baisers de Saintré avaient si sou-
yent pressée , et il entraîna plutôt
qu'il ne conduisit la dame dans le
préau voisin. Là, dès qu'il fut ar-
rivé , il se dépouilla promptement
de tous ses habits monastiques.
L.*auteur rapporte qu'il ne con-
serva pas même le dernier vêtement
que la décence lui prescrivait de
garder en présence des dames. Pen-
dant ce temps , le modeste Saintré,
servi par l'écuyer qui le suivait , rou-
gissait de se voir forcé à rendre les
armes égales , et à ne conserver au-
cune espèce d'avantage sur l'abbé.
Mesdames Cafherine , Ysabelle et
JSHAN DE SAINTRÉ. 211
Jehanne baissaient les yeux , ou se
les couvraient avec leurs chasse-
mouches (i), tandis que Madame
admirait damp abbé , et faisait re-
marquer aux autres moines , tout
fiers de la valeur de leur chef, la
supériorité qu'il annonçait sur son
adversaire.
Saintré se présenta de bonne
grâce aux bras longs et nerveux de
Tabbé , qui pouvait en embrasser
deux comme lui. Il se soutint deux
ou trois tours avec assez de force:
mais le moine , dès long - temps
exercé dans ce genre de combat ,
lui tirant fortement un jarret avec
le sien , les deux pieds de Saintré
■I - ii I ■ i t
(i) La mode des éventails n'existait pas
encore dans ce temps grossier.
212 LE PETIT
parurent bientôt en l'air ; et l'In-
solent abbé , «'écriant alors , «« Ah !
t* Madame , priez un peu monsei-
« gneur de Saintré de m'épargner, •»
l'étendit sur l'herbe , tout de son
long. Tandis que Saintré se relevait
assez honteux de sa chute , le moine
était déjà aux genoux de la dame
des belles - Cousines. — Madame ,
lui dit-il , je viens de soutenir mon
dire ^ mais si monseigneur de Sain-
tré veut recommencer une seconde
lutte en l'honneur de ses amours ,
je lui ferai voir que lorsque j'ai mis
bas mon scapulaire , je peux aussi
bien que lui accomplir l'«isage des
joutes , qui prescrit de rompre une
dernière lance en l'honneur des
dames. — Ah ! vraiment , s'écria-t-
JEHAN DE SAINTRÉ. 2l3
elle , je crois monseigneur de Sain-
tré trop galant pour se refuser à
remplir cet usage ; et s'il y man-
quait , je le tiendrais le reste de ma
vie pour chevalier de mince valeur,
et lui en ferais la honte en présence
de la reine et de mes belles-Cou-
sines.
Furieux de cette atrocité de
conduite , et de ces propos d'une
femme d'autant plus haïssable ,
qu'elle avait été plus adorée , Sain-
tré se présenta pour la seconde fois
à la lutte y et ne fut pas plus heu-
reux. Le vigoureux moine, s'amu-
sant de ses vains efforts , et conti-
nuant à le gaber , se plut à le mettre
hors d'haleine , et l'étendit encore
une fois sur l'herbe.
aj4 tE PETIT
Cette indécente et cruelle plai-
santerie n'ayant été déjà que trop
prolongée , les trois dames de la
princesse, qui aimaient aussi ten-
drement Saintré qu'elles l'esti-
maient , ne purent s'empêcher de
faire entendre à leur dame , com-
bien elles étaient scandalisées de
voir qu'elle l'eût si long-temps souf-
ferte ; et la princesse , rentrant un
peu en elle - même , revint à l'ab-
baye , se remit à table avec elles ,
et fit signe aux frères servans d'ap-
porter les confitures et les vins de
liqueur.
Damp abbé s'habilla prompte-
ment pour revenir joindre la dame
des belles-Cousines. La joie et l'au-
dace brillaient dans ses yeux. Son
JEHAN DE SAINTRÉ. 2l5
orgueil monastique était bien élevé
de l'avantage qu'il venait de rem-
porterj etpuisqu'il faut tout'dire , et
tant il est vrai que les passions basses
et honteuses avilissent le caractère ,
cette fière et haute dame des belles-
Cousines s'applaudissait secrette-
ment de son choix , et d'avoir vu le
plus brave et le plus renommé des
chevaliers Français terrassé par un
moine qu'elle lui avait préfért*. Em-
portée par l'ardeur du plaisir , elle
était encore incapable de réfléchir
et de considérer que le véritable
amour ne règne que sur des âmes
sensibles et honnêtes , mais qu'il
fuit avec horreur et s'envole à l'a^-
,pect du vice.
Saintré, fatigué de la lutte et
2l6 LE PETIT
froissé de ses deux chutes , repre-
nait lentement ses habits ; et , ca-
chant la rage qu'il avait dans le
cœur , il méditait sur les moyens de
s'assurer une prompte vengeance.
Cette lutte , le train de vie que
l'abbé menait depuis cinq mois ,
excitaient alors un grand murmure
parmi les anciens religieux de l'ab-
baye. Ils se repentaient déjà d'avoir
élu l'homme le moins propre à rem-
plir les vrais devoirs de son état ;
et l'ancien procureur de l'abbaye
leur fiyant représenté que le nom et
la personne de monseigneur de
Saintré devaient leur être chers et
respectables , et que ses ancêtres
étaient comptés parmi les bienfai-
teurs dont les fondations les avaient
enrichis ,
JEHAN DE SAINTRÉ. 217
enrichis , ils craignirent , avec rai-
son , le juste ressentiment de ce
seigneur , et députèrent sur le
champ deux d'entre eux pour faire
les représentations les plus fortes
à damp abbé, et pour exiger même
de lui qu'il se soumît à tous les
moyens possibles de réparer en
partie la faute qu'il venait de com-
mettre. Les députés ayant eu le
temps de lui parler avant que Sain-
tré se fût remis à table , damp abbé
convint avec eux qu'il avait poussé
trop loin ce qu'il osait ne nommer
qu'une plaisantaire ; et il promit
de faire ensorte que le seigneur de
Saintré l'excusât , et en perdît le
souvenir.
Saintré revint peu dé momens
19
2l8 LE PETIT
après, et parut avec un maintien
qu'il affectait de rendre ouvert et
riant. Damp abbé se leva avec hâte ,
et le conduisit respectueusement à
sa place. — Monseigneur , lui dit-il ,
tels sont les jeux de la campagne ;
et vous n'avez pas moins marqué
la bonté de votre ame en. dai-
gnant vous y prêter , que vous avez
prouvé son élévation , les armes à
la main , à la tête des armées Fran-
çaises. C'est une espèce de supplice
que de s'entendre louer par un
homme que l'on hait , et sur-tout
lorsqu'il a eu quelque avantage sur
nous. Mais Saintré sut dissimuler
son ressentiment ; et recevant avec
une cordialité apparente les res-
pects de damp abbé : — En vérité,
JEHAN DE SAi:^TRÉ. 219
Madame, dît-il gaiement à la dame
desbelles-Cousines , c'est bien dom-
magequ'unhonimedesirichetaille,
aussi bien fait et d'une force aussi
prodigieuse , se soit consacré parmi
les enfans xîe saint Bernard. De
quelle utilité n'eût-il pas été pour le
service du roi , s'il eût porté des ar-
mes? Deux seuls chevaliers tels que
lui , renverseraient un escadron de
nos plus braves hommes d'armes ; et
nous en trouverions difficilement un
qui ait un air aussi martial , aussi
redoutable que l'aurait été damp
abbé, couvert d'une riche armure ,
et combattant à la télé de nos pre-
miers rangs. — Vraiment, repondit
la dame , toujours aveuglée sur le
mérite de son abbé , je crois bien
%Z0 LE PETIT
que la plupart de ceux qu'on voit
briller aujourd'hui dans de pareils
postes , y seraient bien éclipsés par
un tel gendarme. — Pour la pre-
mière fois damp abbé ne reçut cette
louange qu'avec une extrême mo-
destie. — J'aurais pu valoir quelque
chose à ce noble métier , répondit-
il , si j'avais servi long-temps d'é-
cuyer à ce sejgneur de Saintré, la.
fleur de notre chevalerie. Vous de-
vez savoir , monseigneur , conti-
nua-t-il , tous les droits que vous
avez dans ce monastère , dont les
hommes , les trésors et les équi-
pages serçnt à vos ordres , quand il
vous plaira de vous en servir. C'est
le moins que nous devions au petit-
fils de nos généreux bienfaiteurs.
JEHAK DE SAINTRÉ. >2I
Alors Saintré tirant l'abbé à l'é-
cart, lui dit de l'air le plus simple
et le plus honnête : —Je suis sensi*
ble à vos offres , et je soutiendrai
d^^rmais, contre l'opinion la plus
générale , qu'il est possible de trou*
yer quelquefois de kt reconnais-
sance dans les monastères. Voua
autres Bernardins , vous êtes te-
nus ^pjus que la plupart des autres
ordres , à pratiquer cette noble
vertu. Votre saint instituteur na-
quit hpmvfïe de haut parage , et
tenait à la maison royale par le
9^ng* Ses enfisins doivent conserver
quelque chose des sentimens d'un
noble cœur ; et le froc , l'esprit du
cloître , ne doivent pas entièrement
les détruire. Mais , damp abbé ^
• • •
222 LE PETIT
comblé des bienfaits de mon au-
guste et bon maître , je n'ai besoin
que de les mériter par ma conduite ,
et de travailler à los et honneur ac-
quérir. Je vous dirai cependant
avec ingénuité , qu'arrivé depuis
peu dans une dépendance de ma ba-
ronnie, il me serait bien honorable
parmi mes égaux , que son altesse
royale se trouvant dans ces can-
tons , elle me donnât une marque de
distinction précieuse , qui serait de
venir dans mon château , et de dai-
gner y dîner demain avec vous et
les dames de sa suite. Je n'ose l'en
supplier 5 mais le seul et le premier
don que je vous requière, c'est que
vous tâchiez de m'obtenir l'hon-
neur de sa présence. — Je vous le
JEHAN DE SAINTRÉ. 223
promets , répond damp abbé sans
hésiter 5 et , se sentant fort de tout
le pouvoir qu'il avait sur elle : Vous
pouvez , mopseigneur , le lui pro-
poser dès ce moment en ma pré-
sence.
Quoique Saintré sentît intérieure-
ment toute l'humiliation de ne de-
voir qu'à la protection d'un moine
heureux une faveur qu'autrefois la
dame lui eût offerte d'elle-«méme ,
il feignit de la reconnaissance pour
l'abbé ; et retournant vers la dame
des belles-Cousines , il la pria , de
l'air le plus respectueux , de lui faire
l'honneur de venir dîner le lende-
main dans son château , qu'elle ne
connaissait point encore , et où elle
pourrait varier ses amusemens. La
224 ÎLE PETIT
jame reçut la prière de Saiptré avee
la plus graade hauteur : — Appre-
nez , seigneur de Saintré , que le«
belles-Cowsipes de la reiije, jouis-
sant des honneurs du banquet royal ^
ne peuvent accorder des telles der»
mandes qu'aux princes de leur li-
gnage. Quand la dévotion m'ap-
pelle dans cette abbaye, je puis s^ns
conséquence y prendre tous les ra-
fr^îchissemens qui me conviennent ^
et nul , tel qu'il soij , ne peut s*au^
toriser de cette démarche de misi
part , pour me demander la même
grâce. Non , n.on, seigneur de Sain-*
tré , je ne peux me compromettre
par unie faveur qui serait désap-
prouvée par toutes celles de mon
tapg.
7EHAN DE SAINTRÉ. 225
S*il y eût eu dans le cœur de
Saint ré quelque reste de ses anciens
sentimens, cette nouvelle marque
de mépris et d'aversion de sa per-
sonne eut bien achevé de le détruire.
Il n'était plus maître de son dépit ,
lorsqu'il aperçut Pabbé qui , pre-
nant la dame des belles-^Cousines à
part , lui parlait d'un air d'autorité ,
et semblait exiger d'elle qu'elle tînt
la parole qu'il venait de donner lui-
même. L'instant d'après, Saintré
ne put douter de ce qui s'était dit.
La dame le rappela avec des yeux
un peu rouges, et l'air de dépit sur
le front. — Seigneur de Saintré,
dit-elle, damp^abbé vient de me
représenter que, dans la haute fa-
veur où vous êtes en ce moment
220 LE PETIT
auprès du roi mon redouté seigneur
et mon cousin , il me saurait peut-
être mauvais gré de vous refuser
une grâce qu'il accorderait lui-
même à celui qui vient de faire
triompher sa bannière. Je consens
donc à dîner demain chez vous ;
mais ne mettez nul apparat à ce
dîner j je ne prétends pas que ma
visite ait Pair d'être annoncée ni
marquée par une fête : c'est bien
assez pour un simple baron tel que
vous , qu'on n'y voie que l'effet du
hasard et de la proximité de nos
châteaux.
Saintré reçut avec l'air de la re-
connaissance une grâce , qu'en toute
autre occasion son grand cœur eût
peut-être rejetée. Le repas s'acheva,
JEHAN DE SAINTRÉ. 227
sans que rien de ce qui s'était passé
dans la journée fût rappelé. La
dame des belles-Cousines eut une
contenance embarrassée , les dames
de sa suite celle de l'incertitude.
L'abbé reprit bientôt l'air d'un
amant heureux qui sort de table ,
pour passer le soir avec celle qu'il
aime ; et Saintré, toujours modeste
et respectueux , prit congé de la
princesse , en l'assurant qu'il se con-
formerait à ses ordres. Nous ne ren-
drons point compte à nos lecteurs
de tous les préparatifs auxquels il
employa ses écuyers de confiance
pendant une partie de la nuit ; nous
diiX)ns seulement que, dans l'inté-
rieur de son château , tout fut dis-
posé pour un festin somptueux j et
228 LE PETIT
nul de ses vassaux n'étant averti de
Fhonneur que la princesse devait
lui faire , ses avant -cours , et la
cour même du château, parurent
désertes lorsque la princesse arriva
vers le midi , montée sur sa haque-
née et l'émérillon sur le poing. Ses
dames la suivaient dans le même
équipage ; et danvp abbé , en habit
de campagne , faisait de temps en
temps cabrer le gros roussin qu'il
montait , et croyait lui faire lever
des courbettes.
Les gentilshommes et les pages
de Saintré s'étaient rangés en haie
dans la première salle. Lorsque la
princesse entra, elle affecta de dire
qu'ayant été entraînée par le vol de
les oiseaux, et se trouvant à l'heure
du
JEHAN DE SAINTRÉ. 229
du dîner si près du château du sei-
gneur Saintré , elle avait espéré
qu'elle y serait reçue pour s'y ra-
fraîchir pendant quelques heures.
Saintré , pour la servir à sa guise ,
affecta d'être surpris de l'honneur
qu'il recevait ; et selon l'usage de
ce temps , peut - être aussi pour
abréger une conversation embar-
rassante , dès que le clepsidre du
château sonna les douze heures , il
lui présenta respectueusement sa
main couverte d'un gant , et la con-
duisit dans un grand sallon , où la
table dressée achevait d'être cou-
verte par les maîtres - d'hôtel. La
dame s'étant placée dans un fau«*
teuil doré préparé peur elle, damp
abbé alla s'asseoir sans façon sur le
20
a3o LE PETIT
tabouret le plus près : les dames
prireat leurs chaises à dos ; et Sain-
tré y une serviette sur Pépaule , se
tint debout près du cadenas de la
princesse pour la servir 5 il ne vou-
lut se placer à table qu'après en
avoir reçu Tordre le plus pressant y
et que lorsqu'on eut posé le second
service. Il n'avait pas négligé de
faire mettre devant le moine plu-
sieurs flacons de cristal , où l'en
voyait briller le vin parfumé de
Cahors et le vin fumeux et agréable
de Roussillon. Il savait que le vo-
luptueux damp abbé les aimait ; et
que , quelque forte que fût sa tête ,
elle le serait encore moins que la
vapeur enchanteresse de ces vins
pleins de feu.
JEHAK DE SAIKTRÉ. 23l
La conversation devint en effet
plus vive et plus gaie au second ser-
vice : la dame parut même oublier
qu'elle était chez Saintré 5 et le
croyant bien matté, bien anéanti
par sa hauteur et par les propos
qu'elle lui tenait , elle eut bien-
tôt l'air de ne s'occuper que de son
amant , tandis que l'abbé prenait ,
à sa façon , le ton et les airs d'un
petit-maître qui se trouve en partie
de campagne avec sa maîtresse.
On complimenta beaucoup le
seigneur de Saintré sur la beauté
de son château , sur la bonté de ses
vins, l'excellence de son repas,, et
sur-tout sur les ornemens nobles,
simples et militaires qui paraient
son vaste sallon. £n effet , le roi
a32 LE PETIT
ayant youla que Saint ré ornât le
château de ses pères d'une partie
des étendards et des autres tro-
phées qu'il avait remportés sur les
infidèles , ils étaient élevés contre
les murs du sallon , et entre«mêlés
de riches armures de toute gran*
deur , lesquelles , portées sur des
pieux façonnés avec dessin j mon-
traient d'un seul coup d'œil le har-
nois complet dont y en un jour de
bataille , un chevalier devait être
couvert. Saintré saisit adroitement
cette occasion de faire renaître l'en"
tretien de la veille : il fit remarquer
à ceux qu'il avait à sa table, les
grandes et fortes armes d'un des
soudans qu'il avoit tué de sa main ;
et il leur fit observer aussi qu'il y
JEHAN DE SAINTRÉ. i33
avait bien peu d'hommes assez ror
bustes pour les supporter et s'en
servir. — Ma foi , monseigneur , dit
damp abbé , s'il ne fallait que les
porter pendant deux heures, cou-
rir , sauter même avec pour les ga-
gner , vous trouveriez facilement
tel qui souscrirait à ce marché.
•—Peut-être bien, répondit Sain-
tré ; je crois même que si quelqu'un
pouvait gagner le pari , ce serait un
homme de votre taille , et qui se-
rait aussi robuste que vous : car le
Soudan qui les portait était le plus
redoutable Turc dont j'aie jamais
éprouvé la valeur ; et je n'aurais pu
lui donner la mort , si son haubert
mal attaché ne m'eût offert un
passage pour lui plonger mon épé^
• • •
234 I- ï PETIT
dans le côté. Au reste , ajouta-t-il ,
si je croyais qu'elles pussent vous
servir , je serais charmé de vous les
offrir , sans vous proposer de les
gagner par une semblable épreuve.
La dame des belles-Cousines fut
absolument la dupe de l'air de po-
litesse et même d'amitié que Saintré
avait pris en parlant ; et curieuse
devoir à quel point ces belles armes
pouvaient relever la riche taille de
ce damp abbé, qu'au fond de sa
pensée elle regardait déjà comme
UH héros, elle l'excita elle-même à
les éprouver. — Parbleu , dit à la fin
l'abbé, en buvant une large coupe
pleine de vin de Roussillon , je me
souviens d'avoir dans mon église un
grand et vieux saint George tout
i
7EHAK DE SAINTRÉ. 235
délabré , à moitié couvert d'armes
Touillées : si monseigneur de Saintré
veut me mettre à l'épreuve , sous la
condition de me donner celles-ci ,
je vais essayer de les gagner pour
remettre mon saint George en hon-
neur. — Tout le monde applaudit à
la proposition de Fabbé , qui se leva
de table , et se dépouilla prompte-
ment de ses habits ; tandis que Sain-
tré préparant les différentes pièces
du trophée d'armes , se disposait à
les lui attacher lui-même. Il ne
manqua pas de les joindre forte-
ment par de doubles nœuds qu'il
fit à chaque lacet ; et dès qu'il eut
pris les mêmes précautions pour le
casque , il profita du temps où damp
abbé 9 se promenant d'un àircomi-»
236' LEPETIT
quement martial , arrêtait ses yeux
sur ceux de la dame des belles-Cou-
sines et des autres dames. Alors il
se couvrit lui-même de ses armes
ordinaires qu'un de ses écuyers
affidés lui laça dans un instant,
pamp abbé se panadait et s'enflait
fies éloge$ que la faible princesse
lui prodiguait , et se plaignait seule*
ment de ce que le maudit casque
^tait bien plus lourd que son cha«
peron , lorsque tout-à-coup il vit
paraîtra Saintré armé de toutes
pièces y suivi d'un héraut d'armes
et de ses livrées qui portaient deuic
rondaches, deux épées de combat
et deux dagues. Au même instant
on vit les deux portes de la salle
occupées par des hommes d'armes,
JEHAN DE SAINTRÉ. ^^J
gui présentaient Id pointe de leurs
lances et de leurt épées. — Qu'est-ce
que cela y eut dire ^ Saintré ? s'écria
la dame des belles-Cousines , très-
effrayée 5 que pré tendez -vous donc
faire? — Rien que de très-juste.
Madame. Hier monsieur l'abbé me
provoqua chez lui à une espèce de
combat dont il connaît depuis long-
temps l'usage : vous eûtes l'air de
l'approuver , et vous sûtes même
par vos propos me forcer de* me
rendre à son défi ; moi je provoque
à mon tour damp abbé, à la seule
espèce de lutte que j'aie apprise ;
et vous êtes trop juste , Madanae ,
pour ne le pas presser aussi de ne
me pas refuser. — Pendant ce temps
le héraut d'armes offrait le choii:
fW
a38 LE, PETIT
des haches , des épées et des dagues
à damp abbé , qui les refusait cons-
tamment et avec une mine très-pî-
teuse et très-embarrassée. — Arrê-
tez , Saîntré ! Saintré , s'écria la
la dame des belles-Cousines en pre-
nant le plus grand air d'autorité,
arrêtez ! ou craignez les plus cruels
effets de mon indignation. — Mais
Saintré perdant enfin toute patien-
ce , s'approcha d'elle , la prit par le
bras, et la fit rasseoir sur son fau-
teuil. Osez-vous bien encore , s'é-
cria-t-il , perfide et déloyale que
vous êtes , vous servir de votre au-
guste rang, après vous être avilie
par votre honteuse faiblesse pour
un coquin de moine , à qui vous
avez sacrifié le plus fidèle et le plus
JEHAN DE SAINTRÉ. 289
loyal de tous les amans ? Non , je
ne vous reconnais plus pour la sou-
veraine de mon ame p ni pour la
cousine de mon roi ; non, vous n'êtes
plus à mes yeux que la créature la
plus coupable qui respire. Et toi y
malheureux , ne balance plus à te
servir de ta force et des armes à
l'épreuve dont je t'ai couvert ; dé-
fends ta vie contre moi , ou dans
l'instant je te fais jeter par les fenê-
tres de mon château , armé comme
tu l'es 'y et tu périras aux yeux même
de ta lâche et indigne maîtresse.
— Le moine, qui vit alors que son
unique ressource était de se défen-
dre , se confia dans sa force prodi-
gieuse, et se saisit d'une hache et
d'autres armes que le héraut lui
^40 I- E PETIT
présentait. Lorsqu'il eut choisi ,
Saintré reçut les mêmes armes de
la main du héraut ; et damp abbé y
plus haut que son adversaire de
toute la tête , courut de désespoir
sur lui , espérant l'anéantir d'ua
seul coup. Mais l'adroit et valeu-
reux Saintré détourna ce coup du
dos de sa hache d'armes ; et , sans
vouloir en frapper le moine à son
four, il lui en porta seulement la
pointe à la visière. Il l'enferra , et
le prenant du fort au faible , il le
fît reculer dix pas jusques sur un
des tréteaux de la table , sur lequel
darap abbé tomba lourdement , fai-
sant retentir la salle de sa chute et
du bruit de ses armes. Il demeurait
immobile sous la hache tranchante
de
/^
JEHAN DE SAINTRÉ. 241
de Saintré , qui semblait se pré-
parer à lui couper la tête , lorsque
la dame des belles-Cousine s'écria
douloureusement : — Arrêtez , arrê-
tez ; hélas ! Saintré , qu'allez - vous
faire ? Le punir à vos yeux , s'écria
celui-ci , ô la plus déloyale de toutes
les femmes ! mais son infâme sang
ne sera point répandu par ma main.
— A ces mots , il releva la visière
de damp abbé , qui perdait la res-
piration , et étouffait dans son cas-
que : — • Tu seras seulement puni ,
dît- il , comme doivent l'être tous
les blasphémateurs , des propos in-
jurieux que ta bouche impie a vomis
contre l'ordre sacré de la cheva-
lerie, et contre ceux qui le compo-
sent, — Alors il lui saisit la langue
21
242 LE PETIT
qu'il tirait pour reprendre haleine,
et se contenta de la percer légère-
ment de sa dague.
Saintré voyant ensuite que la
dame des belles-Cousines était éva-
nouie sur son fauteuil , et que ses
dames efTrayées étaient en pleurs
autour d'elle , sa belle ame s'émut
encore par un mouvement de pitié.
Il se tourna vers les trois dames , et
levant les yeux au ciel : — Pouvais-
je faire moins , leur cria-t-il ? Je
pars ; ayez encore pitié d'elle, quel-
que indigne qu'elle soit de vos soins.
— En achevant ces mots , il remar-
qua la ceinture bleue que portait la
dame des belles-Cousines , et qui
était alors l'emblème delà loyauté :
il ne put le souffrir 5 et , dénouant
JEHAN DE SAINTRÉ. 248
cette ceinture , il la mit dans son
aumônière, et s'éloigna. Tout était
préparé pour son départ : il monta
à cheval , et abandonna la princesse
à ses remords , le moine à ses soins ,
son château à ses concierges.
Peu de jours après, Saintré re-
joignit la cour , et fit observer à
tous ses gens le plus profond silence
sur l'événement singulier qui ve-
nait de se passer. Ses serviteurs ,
élevés sous l'œil d'un maître ver-
tueux , furent fidèles au serment
qu'il leur fit prêter ; et lui-même
eût cru commettre un crime im-
pardonnable , s'il eût révélé rien
de ce qui touchait à l'honneur d'une
dame , même de la plus coupable.
Quinze jours après , la dame dea
• •
244 lE PETIT
belles-Cousines ne pouvant plus
prolonger une absence dont la reine
commençait à se plaindre (car elle
n'avait pu se refuser à quelques lé-
gers soupçons ) , rejoignit aussi la
cour , qui , revenue de la campagne ,
se trouvait rassemblée dans le vaste
hôtel de Saint-Paul. Elle fut reçue
à bras ouverts par la vertueuse
Bonne de Luxembourg , et dut bien
rougir en se voyant dans les bras de
cette illustre reine , et dans ceux de
mesdames de Berri, de Bourgogne
et d'Anjou ses belles-Cousines. L'ar-
rivée de la belle veuve occasionna
des fêtes , dans lesquelles Saintré
se trouva près d'elle aussi respec-
tueux et avec l'air aussi attaché
qu'il avait toujours paru l'être à son
f
JEHAN DE SAINTRÉ. 248
ancienne protectrice. Ce fut , il est
vrai , avec moins de regret qu'elle
n'en avait peut-être alors , qu'il ne
revit plus le signal de cette épingle ,
qui , pendant si long-temps , avait
toujours été celui d'un téte-à-téte
heureux, et qu'il n'avait jamais reçu
sans que son cœur en tressaillit d'a-
mour et de plaisir.
Un jour , après le dîner de la reine,
toutes les belles-Cousines et quel-
ques seigneurs distingués , tels que
Saintré, furent admis dans l'inté-
rieur des appartemens , dont les
huissiers interdisaient l'entrée au
reste delà cour. Quoique le désœu-
vrement et l'ennui ne puissent ja-
mais se faire sentir dans une si noble
et illustre société , la reine n'était
246 LE PETIT
pas fâchée qu'on lui contât quelque-
fois des histoires; et comme per-
sonne ne racontait plus agréable- 1
ment que Saintré , ce fut lui que la
reine choisit, ce jour-là, pour lui
demander une anecdote qui pût
l'intéresser. Saintré prit son parti ;
mais ce ne fut qu'après avoir bien
assuré qu'il ne pouvait croire que
tous les faits fussent exactement
vrais dans l'histoire singulière dont
on venait, disait-il, de lui envoyer
les détails du fond de la Hongrie.
Ensuite il raconta , devant tout
le monde , l'histoire fidelle de ses
amours avec la dame des belles-
Cousines , et ne supprima aucune
circonstance des événemens arrivés
dans l'abbaye, et , en dernier lieu,
dans son château.
JEHAN DE SAINTRé. 247
La reine se montra très-scanda-
lisée : elle dit que la dame lui fai-
sait horreur, et méritait la punition
la plus éclatante. Mesdames de
Bourgogne, de Berri et d'Anjou,
la comtesse de Périgord , la belle et
vertueuse dame de Graville enché-
rirent sur le genre de cette punition,
et imaginèrent tout ce qu'elles cru-
rent déplus déshonorant et de plus
cruel. Le tour de la dame des belles-
Cousines étant venu ,Saintré ne put
s'empêcher de lui dire aussi : — Et
vous , Madame , quel est votre avis ?
La dame, trop accoutumée à braver
les remords , n'osa pas excuser l'hé-
roïne de l'histoire 5 mais elle blâma
fortement la conduite du chevalier :
elle le trouva inexcusable d'avoir
248 JEHAN D^ SAINTRÉ.
porté si loin la vengeance, et sur-
tout d'avoir osé enlever la ceinture
bleue de son ancienne dame et bien-
faitrice. Saintré , piqué de ce qu'elle
avait pris un ton très-haut en pro-
nonçant ces dernières paroles , lui
laissa entrevoir un bout de cette
même ceinture qu'elle seule aper-
çut ; et il la cacha presque aussitôt.
Ce fut la fin de sa vengeance et de
son amour.
FIN.
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«OV !■. 1961